Le suc­cès d’Entourage, la série, repo­sait sur un malen­ten­du que la sor­tie d’Entourage, le film, per­met oppor­tuné­ment de dis­siper : mar­quetée comme cool, cette tête de gon­do­le HBO était en réal­ité has been depuis belle lurette. Qua­tre ans après la dif­fu­sion de son finale, l’adaptation ciné­matographique débar­que sur les écrans, bradée à la sauvette en plein été. Qu’elle soit mue par une démarche pure­ment com­mer­ciale n’a en soi rien de choquant : de bons films se sont faits avec des argu­ments de vente moins glo­rieux. Qu’en revanche le show-run­ner et réal­isa­teur Doug Ellin se lance dans un plaidoy­er en faveur du director’s cut pour com­met­tre à l’ar­rivée un pro­duit dérivé aus­si navrant, voilà qui est déjà plus prob­lé­ma­tique.

Carrousel de cameos et de petites pépées

Pas gêné aux entour­nures, Entourage cri­tique l’état actuel d’un sys­tème dans lequel la mon­tée en puis­sance d’argentiers issus d’autres secteurs économiques brid­erait les élans « artis­tiques » de la star Vin­cent Chase (Adri­an Gre­nier, qui tra­verse chaque plan avec le sourire du ravi de la crèche), dont le dernier caprice en date est de pass­er der­rière la caméra. Cela nous vaut deux per­son­nages à peine car­i­cat­u­raux de Tex­ans aux têtes ornées de Stet­sons et aux poches rem­plies de pétrodol­lars, mais qui refusent obstiné­ment de financer le dépasse­ment de bud­get inévitable d’un tel van­i­ty project. Sage déci­sion, à en juger par les pre­miers rush­es du chef‑d’œuvre annon­cé. Ce con­stat sur l’état de l’industrie est d’ailleurs à tem­pér­er, quand on sait que les rares risques pris aujourd’hui à Hol­ly­wood le sont pré­cisé­ment par des mécènes étrangers à ce milieu, comme Megan Elli­son, l’out­sider mil­liar­daire sans qui The Mas­ter et Zero Dark Thir­ty, deux des œuvres améri­caines les plus nota­bles de récente mémoire, seraient restées en développe­ment.

Pour­tant, son exis­tence même l’at­teste, Entourage par­ticipe directe­ment de la logique qu’il dénonce, n’ayant rien d’autre à offrir que l’ultime décli­nai­son d’une série qui compte déjà 76 épisodes. Usé jusqu’à la corde, son pro­gramme frappe donc par son anachro­nisme, qui opère à un autre niveau. Il est aus­si en porte-à-faux avec des mœurs hol­ly­woo­d­i­ennes plus que jamais « tolérantes », mal­gré ses ten­ta­tives foireuses d’intégrer une his­toire de mariage gay. Aux États-Unis, ce car­rousel enchan­té de cameos et de petites pépées n’a d’ailleurs attiré qu’un pub­lic de frat boys, ses mai­gres chiffres d’exploitation lui ayant fait rapi­de­ment pli­er chapiteau. Ce monde hétéro-nor­mé où des high five s’échangent au saut du lit, où il est cou­tu­mi­er de se gliss­er au volant de son cabri­o­let en enjam­bant la por­tière, et où le moin­dre per­son­nage féminin est acces­soirisé à son corps (plus ou moins) défen­dant, est de fait un monde à la fois révolu et cristallisé : c’est celui du « film de potes », dont on croy­ait le secret de fab­ri­ca­tion français, mais qu’un tour de main par­ti­c­uli­er hisse ici à de ver­tig­ineux som­mets de bêtise ensoleil­lée.

« Greetings from L.A. »

Seule Cal­i­for­ni­ca­tion – la série ; fort heureuse­ment, le film nous a été pour l’heure épargné – s’est mon­trée plus racoleuse, en invo­quant le pré­texte de la lit­téra­ture pour l’escamoter aus­sitôt (pour ceux et celles qui l’ignorent, son per­son­nage prin­ci­pal est un romanci­er en panne d’inspiration qui mul­ti­plie les con­quêtes sex­uelles). Le bateleur Doug Ellin n’a pas ce cynisme-là et c’est tant mieux: assumant sans fards la ringardise inhérente à son pro­jet, il préfère s’adonner au place­ment de célébrités comme d’autres à celui des mar­ques. C’est là le véri­ta­ble entourage de ce film, où une poignée de kak­ous vieil­lis­sants veut croire éper­du­ment aux pou­voirs con­ju­ra­teurs du name drop­ping, craig­nant sans doute de se réveiller d’un con­te de fées. Pour ses spec­ta­teurs hébétés, cette pâle imi­ta­tion de plaisir coupable n’a que trop duré.