Hier, le gial­lo, aujourd’hui Jess Fran­co. Reprenant les choses là où Berber­ian Sound Stu­dio les avait lais­sées, le nou­veau Peter Strick­land, The Duke of Bur­gundy, porte à matu­rité un pro­jet esthé­tique cohérent assim­i­lant l’influence déclarée du ciné­ma de genre pour en livr­er un dis­cours méta sans réel équiv­a­lent dans le paysage con­tem­po­rain. Sa méth­ode ? Met­tre en ten­sion la réflex­iv­ité d’une telle démarche avec l’organicité de ses objets d’élection, à savoir des corps féminins con­voités, pos­sédés, tour­men­tés. Si le dandysme du réal­isa­teur bri­tan­nique peut séduire au pre­mier abord, il révèle rapi­de­ment ses lim­ites, la sen­su­al­ité à laque­lle il pos­tule se figeant in fine dans un fétichisme dont il ne parvient pas à se défaire.

Saphisme psychédélique

Cyn­thia et Eve­lyn vivent à la cam­pagne, quelque part en Europe, dans une région et une époque indéfinies [1]. L’une est une lépi­dop­tériste – spé­cial­iste des papil­lons – man­i­feste­ment réputée ; l’autre, plus jeune, son étu­di­ante. Toutes deux entre­ti­en­nent une rela­tion sado­masochiste où la répar­ti­tion des rôles s’avère trompeuse. Con­traire­ment à ce que son scé­nario pour­rait laiss­er sup­pos­er, The Duke of Bur­gundy, où le seul homme présent se trou­ve der­rière la caméra, n’est pas porté par la pul­sion scopique d’un voyeur (et c’est peut-être dom­mage). Tout sauf per­vers, Strick­land aime ses per­son­nages féminins, dont il a con­fié l’interprétation à deux actri­ces qui dif­fusent un éro­tisme puis­sant, en par­ti­c­uli­er la Danoise Sidse Babett Knud­sen, aux faux airs de Vanes­sa Red­grave quadragé­naire. Et en Chiara D’Anna, qui appa­rais­sait déjà dans Berber­ian, Strick­land a sem­ble-t-il trou­vé sa Lina Rimay, qui fut la sec­onde muse de Fran­co (la présence au générique de Mon­i­ca Swinn, autre égérie du Madrilène, accentue cette fil­i­a­tion).

Formelle­ment irréprochable, le film frappe par son indé­ni­able beauté plas­tique, qui doit autant à un sens aigu de la com­po­si­tion qu’au somptueux nuanci­er autom­nal de sa pho­togra­phie. Un tra­vail d’orfèvre sur les surim­pres­sions et les miroite­ments con­firme égale­ment le tal­ent de l’auteur pour les dis­posi­tifs en trompe‑l’œil déjà à l’œuvre dans Berber­ian, irisant cer­tains plans à la manière de vit­raux goth­iques. La bande-son est à l’avenant, sur­clas­sant celle pour­tant déjà très belle qu’avait con­coc­té Broad­cast pour le précé­dent opus: signée Cat’s Eyes (il s’agit bien d’un groupe pop, et non d’une série d’animation japon­aise), elle fait inté­grale­ment par­tie de l’ADN de cet univers fan­tas­tique, qu’elle infuse de déli­cates réminis­cences psy­chédéliques et d’échos liturgiques envoû­tants.

De goût et de tal­ent, Peter Strick­land ne manque donc pas, c’est une évi­dence. Com­ment expli­quer dès lors que son film n’exerce pas le même ravisse­ment que ceux de son com­pa­tri­ote Jonathan Glaz­er ? Parce que, trop référencé, il ne sait pas se con­cevoir autrement que comme un hom­mage. Con­fon­dant, à l’instar du per­son­nage d’Evelyn, désir et fétichisme, il oublie que le sec­ond ne con­stitue qu’un détourne­ment du pre­mier. Et lorsque le désir ne tient plus qu’à la récur­rence de rit­uels, il finit inévitable­ment par s’étioler. C’est l’enseignement de ce réc­it, dont son pro­pre met­teur en scène serait avisé de s’inspirer. À la dif­férence d’Holy Motors et Under the Skin, où abondaient égale­ment les rit­uels, The Duke of Bur­gundy rate son pas­sage vers une ter­ra incog­ni­ta, les yeux rivés au palimpses­te qui lui tient lieu de feuille de route. Se gar­dant bien de s’aventurer au-delà des eaux ter­ri­to­ri­ales du ciné­ma de genre, qu’il con­naît comme sa poche, il ne tient pas sa promesse épiphanique. Un échec d’autant plus regret­table que Strick­land a claire­ment retenu la leçon d’un autre cinéaste espag­nol, Luis Buñuel, pour qui le sexe se trou­vait au croise­ment du sacré et du pro­fane. L’extase masochiste, rap­pelait l’écrivain André Pieyre de Man­di­ar­gues, est une expéri­ence mys­tique. Ici, elle se dérobe en per­ma­nence à nos attentes, privées du grand film malade qu’annonçait une rumeur flat­teuse.

« Safety word : Pinastri »

Grisé par la maîtrise des codes dont il se réclame, Strick­land échafaude une mag­nifique prison dorée qui n’est jamais cepen­dant plus vivante que lorsqu’elle se repe­u­ple momen­tané­ment. L’arrivée, dans ce don­jon aux allures de musée, d’une sub­lime ébéniste venue pren­dre com­mande d’une « toi­lette humaine » sig­nale l’irruption d’un mys­tère qui peine à s’incarner ailleurs, si ce n’est lors des scènes de con­férences. Exclu­sive­ment for­mée de femmes, l’assistance laisse alors entrevoir, le temps d’un superbe trav­el­ling latéral, d’inquiétants man­nequins de bois qui trô­nent dans la pro­fondeur de champ… Trop rares, ces moments ne suff­isent pas à con­fér­er à The Duke of Bur­gundy une étrangeté qui lui serait pro­pre, au lieu d’être sim­ple­ment déri­v­a­tive. Prononçant plus sou­vent qu’à l’accoutumée, comme Eve­lyn, son safe­ty word, le film n’ose pas une véri­ta­ble trans­gres­sion. Réitérés de manière obses­sion­nelle dans la vie fan­tas­ma­tique des deux héroïnes, les motifs de la col­lec­tion, de la tax­i­nomie et du net­toy­age four­nissent alors un com­men­taire qua­si lit­téral sur le rap­port que Strick­land entre­tient avec le ciné­ma : l’exercice d’admiration peut tourn­er aus­si à l’aveu d’impuissance. Sans relever du pla­giat, son geste est loin d’égaler les con­vul­sions maniéristes d’un Bri­an De Pal­ma, avec lequel les com­para­isons vont bon train. Il n’en mar­que pas moins une avancée sig­ni­fica­tive par rap­port à Berber­ian. Espérons que l’accueil générale­ment favor­able réservé à The Duke of Bur­gundy ne dis­suadera pas Strick­land, à l’avenir, de vis­er plus loin.

Notes

Notes
↑1 The Duke of Bur­gundy a été tourné en Hon­grie, faisant de l’Europe ori­en­tale, où se déroulait déjà le tout pre­mier long-métrage de Strick­land, Katal­in Var­ga, l’autre pôle de son ciné­ma, avec la Méditer­ranée.