C’est dans une bar­que qui glisse sur l’eau au cœur de l’Amazonie que le cinéaste colom­bi­en Ciro Guer­ra a choisi de faire entr­er son spec­ta­teur dans El Abra­zo de la Ser­pi­ente. Réc­it qui entremêle le voy­age dans la jun­gle, il y a plus de cent ans, d’un eth­no­logue alle­mand inspiré de la fig­ure de Theodor Koch-Grün­berg, et celui, quar­ante ans plus tard, qu’accomplit sur ses traces, un botaniste occi­den­tal. La dérive de la bar­que vient semer des ren­con­tres sur le par­cours des deux hommes. En se répon­dant, les deux périples mon­trent l’écart qui sépare la plongée de ces deux hommes dans les cou­tumes des indi­ens et font un por­trait vio­lent de la coloni­sa­tion occi­den­tale. Si le first con­tact entre l’ethnologue et la tribu qui l’accueille appa­raît comme le partage respectueux entre deux com­mu­nautés – comme dans cette scène où l’Allemand livre un spec­ta­cle d’ombres pour amuser ses hôtes, les rela­tions entre indigènes et colons vont vite laiss­er place aux coups de fou­ets des évangélistes fana­tiques et aux tueries san­guinaires. L’écart entre les deux temps du réc­it vient mesur­er com­bi­en l’Homme blanc a phago­cyté les croy­ances et modes de vie des ces hommes en accord avec la nature.

Quit­tant le vil­lage dans lequel il a séjourné, Theodor refuse d’y laiss­er sa bous­sole, au motif qu’elle détourn­erait les indi­ens de leur façon sécu­laire de se repér­er grâce à l’attention portée à la nature. Avec le botaniste puis l’ethnologue pour guides, tous deux flan­qués d’un autochtone chargé de leur fray­er un chemin dans les cou­tumes locales, le spec­ta­teur est invité à cette acuité d’écoute et d’observation. Pour­tant, loin de se trou­ver en accord avec les élé­ments, le spec­ta­teur entre dans cette jun­gle comme en une cathé­drale. Tout est gigan­tesque, ordon­né, chaque liane paraît avoir été arrangée avec soin. La per­fec­tion de la pho­to en noir et blanc, des amples mou­ve­ments de caméra appa­rais­sent totale­ment à con­tre-emploi d’un film qui entend plonger nos sen­si­bil­ités de citadins mod­ernes dans le bruisse­ment de la nature. En fait de bruisse­ment, le sur­mix­age du film offre à nos oreilles un gron­de­ment inin­ter­rompu du tor­rent ou du vent à l’artificialité exas­pérante. Alors que les deux Occi­den­taux plon­gent de toute leur âme dans l’altérité absolue du mode de vie des vil­lages qu’ils tra­versent, aidés par les sub­stances qu’on leur admin­istrent et qui provo­quent chez eux des rêver­ies pro­fondes et vio­lentes, nous sommes, nous, comme au musée, mis à dis­tance sans cesse, par une esthéti­sa­tion des lieux qui inter­dit toute approche sen­sorielle des expéri­ences psy­chotropes des per­son­nages.