De la cruauté

Des nou­velles de l’Autriche. Après Michael Haneke et Ulrich Sei­dl (ici pro­duc­teur du film), qu’on se ras­sure, le Mal y rôde tou­jours, con­t­a­m­i­nant jusqu’au moin­dre pix­el. Film-mon­stre, Good­night Mom­my est la som­bre progéni­ture de la Trilo­gie des jumeaux d’Agota Kristof et du Claus­tria de Régis Jauf­fret. À la pre­mière, elle emprunte ses jeunes têtes blondes prêtes à toutes les cru­autés ; au sec­ond une cer­taine idée de la séques­tra­tion autrichi­enne. Soit Lukas et Elias, deux bam­bins dia­boliques qui, doutant de l’identité de leur mère à son retour d’une chirurgie esthé­tique, devi­en­nent son bour­reau.

Petit guide pra­tique du tor­tion­naire, le film s’applique alors à déploy­er un imag­i­naire du châ­ti­ment cor­porel, redou­blant d’inventivité sur les moyens de tenir en cap­tiv­ité un ani­mal plus gros que soi et de lui infliger ses pires cauchemars. D’une habileté indé­ni­able, la mise en scène, très sim­ple, déroule une lenteur pesante, installe une ten­sion pal­pa­ble. Dans le huis clos étouf­fant de la mai­son, chaque plan réserve le maniement inquié­tant d’une lame de cut­ter, un cafard gros comme le point qu’on fait ram­per sur un vis­age endor­mi ou les brûlures aux chevilles d’une corde trop ser­rée. Tout est pro­gres­sive­ment souil­lé, imprégné de la bile pois­seuse de ces jumeaux à l’âme défini­tive­ment pos­sédée. Pari rem­porté pour les réal­isa­teurs : le film provoque dégoût et révul­sion.

Nausée abonde

Le retour à la terre ferme ne se fera pas sans nausée. Car c’est bien le spec­ta­teur qui est directe­ment visé ici à tra­vers la mère ; c’est bien lui qu’on tor­ture. On intro­duit en lui une main froide, on lui remue les tripes, on fait appel à ses angoiss­es et on le force à regarder, un peu comme Alex dans Orange mécanique, pris­on­nier. La fas­ci­na­tion pour le Mal, principe de base du film, fonc­tionne bien sûr un temps : jusqu’où les deux teignes seront capa­bles d’aller ? Puis on ressent bien­tôt une cer­taine révolte à se voir ain­si ouverte­ment manip­ulé, presque vio­lé : le spec­ta­teur est claire­ment som­mé de subir le sup­plice, sans autre choix que la soumis­sion. Mais s’arrêter sur cette réac­tion out­rée serait peut-être encore trop ren­dre au dis­posi­tif du film.

L’accumulation de l’horreur trou­ve son apogée destruc­teur dans une grand-messe sataniste assez dérisoire – où des chats morts pren­nent feu dans des aquar­i­ums – et qui aurait pu être comique si ce qu’elle racon­tait n’était pas aus­si triste. Good­night Mom­my crie haut et fort son désir : ne pas laiss­er le spec­ta­teur indif­férent, jamais. À tout prix lui faire ressen­tir quelque chose, l’atteindre physique­ment. Comme Joe dans Nympho­ma­ni­ac, nous sommes à ce point inca­pables de ressen­tir quoi que ce soit, que tout est per­mis pour nous sor­tir de notre tor­peur. Il y a dans ce ciné­ma de l’outrance une grande laideur et une grande faib­lesse à con­sid­ér­er le spec­ta­teur comme un vul­gaire gant qu’on retourn­erait pour mieux expos­er ses chairs à vif.