Après la pluie vient la neige[1].… C’est au tour de Math­ias Lavin, spé­cial­iste notam­ment de Manoel de Oliveira, de se prêter au jeu de la déli­cieuse col­lec­tion « Côté Ciné­ma / Motifs » de l’éditeur belge Yel­low Now. Cha­cun de ces vol­umes s’appuie sur un motif par­ti­c­uli­er pour établir entre des cinéastes par­fois très éloignés – dans le temps, l’espace, le style – des coïn­ci­dences que la rigueur uni­ver­si­taire tend habituelle­ment à ban­nir par la jus­ti­fi­ca­tion pré­cise d’un cor­pus argu­men­té. Or il est ques­tion ici d’attrait. Attrait pour un fétiche donc, objet de pur plaisir, ombre, lumière, ruine, nuages ou télé­phone dans les livraisons précé­dentes de l’éditeur. Attrait pour cer­tains cinéastes, cer­tains films, cer­taines séquences, délesté de tout impératif visant à légitimer pré­cisé­ment ces choix autrement que par la sub­jec­tiv­ité. Les scènes étudiées con­stituent moins des preuves que des exem­ples rap­pelés à nos sou­venirs ou offerts à notre imag­i­naire, des pos­si­bles mis en partage résis­tant à toute typolo­gie défini­tive.

Rédemption du motif

La col­lec­tion ini­tiée par Dominique Païni, tis­sée de phénomènes sen­si­bles et d’éléments ordi­naires, par­ticipe de l’écriture d’une autre his­toire du ciné­ma, en dévoilant ses forces antérieures à la toute-puis­sance nar­ra­tive, enter­rant l’approche sémi­ologique. Elle se niche ain­si au cœur d’une nou­velle vague théorique ramenant l’émotion et le sen­si­ble au cœur des analy­ses esthé­tiques. Peut-être prend-elle sa source chez Siegfried Kra­cauer dont la Théorie du film – sous-titrée La rédemp­tion de la réal­ité matérielle[2] –, bien que pub­liée en 1960 aux États-Unis, a été traduite en français en 2010. Il y rap­por­tait notam­ment l’extase procurée dans les pre­miers temps du ciné­ma par l’émouvante beauté du vent dans les feuilles, l’« accu­mu­la­tion de la pous­sière dans un creux » ou « le hasard d’un ray­on de soleil ». Car le film enreg­istre et révèle la réal­ité matérielle pour l’organiser en cet acte qu’est voir.

Païni esti­mait que les réal­isa­teurs du nuage sont des cinéastes de la pen­sée. L’an dernier, Corinne Mau­ry avait élu de manière con­va­in­cante des cinéastes de la pluie – Béla Tarr, Tarkovs­ki, Kuro­sawa, etc. – Au terme de sa balade en ter­ri­toires enneigés, Lavin doute quant à lui de la pos­si­bil­ité d’identifier des cinéastes de la neige. Le for­mat court du recueil – 94 pages – sup­pose un choix, une sélec­tion écar­tant les films qui ne plaisent pas ou n’ont guère lais­sé de traces, trans­for­mant l’exercice en pur plaisir d’écriture… et de lec­ture. Val­orisant le frag­ment par l’étude d’épisodes neigeux ou flo­con­neux prélevées dans sa ciné­math­èque sub­jec­tive, Lavin défait l’unité du film, de la fil­mo­gra­phie du cinéaste, décen­trant l’analyse d’une cohérence auteuriste. De ce mon­tage per­son­nel, pro­gram­ma­tion sen­si­ble allant de Bataille de boules de neige, des Lumière, en 1896, à Cœurs, d’Alain Resnais, en 2006, con­viant Godard, Dou­glas Sirk, Kijû Yoshi­da ou Frank Borzage, pas­sant sans com­plexe de Mil­le­ni­um Mam­bo à Amar­cord, se dégage un inven­taire poé­tique, toute­fois sous-ten­du par un réel pro­jet théorique.

Météorologie du cinéma

En 1948, André Bazin se posait en ouver­ture d’un arti­cle inti­t­ulé « Neige sur le ciné­ma », men­tion­né par Lavin en con­clu­sion, la ques­tion suiv­ante : « Vous êtes-vous demandé pourquoi tant de neige sur le ciné­ma ? » Le cri­tique de L’Écran français dégageait alors trois raisons à un tel engoue­ment : la pho­togénie de la neige, sa dimen­sion mou­vante, qui flat­te la mobil­ité du ciné­ma, sa sym­bol­ique enfin. Cette ambiva­lence du motif a déployé le fil con­duc­teur du pro­pos de Lavin en emprun­tant à la ter­mi­nolo­gie deleuzi­enne – dif­fi­cile de se débar­rass­er pleine­ment des réflex­es uni­ver­si­taires. Chaque chapitre expose une propo­si­tion : « Neige-lumière / Neige-couleurs », « Neige-écrans », « Neige-informe / Neige-mou­vante », « Neige-matière », « Neige-fic­tion ». À tra­vers ces étapes, la neige par­ticipe à la matière de l’image ou à la fig­u­ra­tion du temps, sert de métaphore, vaut comme principe dynamique, joue un rôle diégé­tique, donne une tonal­ité affec­tive. Les cinéastes en exal­tent ses puis­sances lumineuses ou défig­u­rantes, lui con­fère un pou­voir de recou­vre­ment des corps ou des sur­faces. La neige n’est jamais un sim­ple orne­ment mais déploie un champ de poten­tial­ités poé­tiques dans sa ren­con­tre avec la matière filmique.

Ces par­ties con­stituent autant d’interrogations sur une météorolo­gie du ciné­ma plutôt que celle de la réal­ité empirique, portée par un tra­vail de reval­ori­sa­tion de l’acte descrip­tif. On en retien­dra, par pure sub­jec­tiv­ité égale­ment, les belles pages sur le devenir-flo­con – pour emprunter à notre tour au vocab­u­laire de Deleuze – de Cather­ine Hessling, dans La Petite marchande d’allumettes de Jean Renoir. Ou les para­graphes con­sacrés à l’injustement mécon­nu Trás-os-Montes du cou­ple por­tu­gais António Reis et Mar­gari­da Cordeiro comme ceux sur la logique fig­u­rale des surim­pres­sions neigeuses des Cœurs d’Alain Resnais et son obses­sion for­mal­iste.

Notes

Notes
↑1 Corinne Mau­ry, L’Attrait de la pluie, Yel­low Now, « Côté ciné­ma / Motifs », 2014.
↑2 Siegfried Kra­cauer, Théorie du film. La rédemp­tion de la réal­ité matérielle, Flam­mar­i­on, 2010, p.52.