Adepte du ciné­ma philosophique, celui où la métaphore prend le pas sur les sen­ti­ments, le réal­isa­teur Philippe Fer­nan­dez se lance cette fois dans « un drame méta­physique en qua­torze sta­tions écrit […] à par­tir d’hy­pothès­es sci­en­tifiques ordi­naires », comme l’an­nonce un des car­tons en ouver­ture de Cos­mod­ra­ma. S’en ten­ant à ce pro­gramme (quoique l’é­ti­quette « drame » soit essen­tielle­ment ironique), ce Solaris bal­isé déam­bule dans les couloirs d’un vais­seau spa­tial vin­tage, alors que vient de se réveiller d’un som­meil cryo­génique une équipe de sci­en­tifiques amnésiques, ne sachant plus à quoi tient leur mis­sion. Pen­dant les pre­mières min­utes du film, on en vient donc à rêver d’une alter­na­tive lo-fi et loufoque aux grandes équipées épiques de la sci­ence-fic­tion hol­ly­woo­d­i­enne. Néan­moins, s’il est dif­fi­cile de dire du mal de cette entre­prise plutôt amu­sante dans son ensem­ble, le résul­tat de ce huis clos dis­ert donne la curieuse impres­sion d’as­sis­ter à du Beck­ett lus­tré : pas une tur­bu­lence d’ab­surde ne vien­dra tout à fait trou­bler ce voy­age inter­galac­tique en orbite autour des grands mys­tères de la con­di­tion humaine et de sa place dans l’u­nivers.

Compartimentage

Assumant de bout en bout son ambi­tion d’être un digest de ques­tions ontologiques, Cos­mod­ra­ma s’ap­par­ente à un café phi­lo flot­tant dans le cos­mos : qu’est-ce qui est préférable psy­chologique­ment, un univers sta­ble et donc l’idée d’é­ter­nité sans orig­ine ou un univers en expan­sion qui oblige à accepter l’idée que toute la matière fut, en un temps, con­cen­trée dans une tête d’épin­gle ; l’u­nivers a‑t-il voulu la pen­sée ou n’en a‑t-il que faire ; le mys­tère est-il la con­di­tion sine qua non de l’ex­is­tence ? Etc… Soit autant d’in­ter­ro­ga­tions stim­ulées par les exposés de l’as­tronome à bord du vais­seau (pas­sion­nants d’ailleurs, mais comme l’est égale­ment la lec­ture d’un arti­cle sci­en­tifique). Ain­si, néces­saire­ment bavard pour accom­plir sa charge de cours, le film de Philippe Fer­nan­dez offre la parole à tour de rôle à ses per­son­nages avec un didac­tisme man­i­feste. Cha­cun à sa spé­cial­ité et s’y can­tonne : pour l’as­tronome, c’est la matière ; le reporter s’in­téresse for­cé­ment à l’esthé­tique et la nar­ra­tion ; la biol­o­giste au vivant ; le psy­cho­logue à la pen­sée et ain­si de suite… Pro­gres­sive­ment, Cos­mod­ra­ma s’en­ferme un peu dans une monot­o­nie chapitrée sem­blable à des fich­es de révi­sions illus­trées pour étu­di­ants en phi­lo, tan­dis que cette rou­tine se retrou­ve tout juste agitée par quelques sail­lies gaguesques et poé­tiques – elles aus­si réduites à des par­en­thès­es her­mé­tiques.

Glacis esthétique

Ce com­par­ti­men­t­age ne colle que trop bien à la rigid­ité plas­tique du film qui, de ce fait, main­tient sous un glacis de maîtrise l’an­goisse poten­tielle des mys­tères qu’il a choisi de son­der. Design tout en pas­tel laqué, néons lai­teux, ciné­matogra­phie tirée au cordeau et cos­tumes six­ties : on croirait presque assis­ter à du Wes Ander­son sans inten­tion nar­ra­tive, où des Play­mo­bil se retrou­veraient soumis à un jeu d’er­go­tage trop sage. Ces images stan­dard­is­ées, offrant juste­ment un con­tre­point douil­let au flou méta­physique des dia­logues, ne sem­blent néan­moins jamais con­t­a­m­inées par le vide cos­mique et exis­ten­tiel qui entoure le vais­seau. On recon­naî­tra toute­fois qu’il faut une cer­taine agilité – indé­ni­able­ment à l’œu­vre ici, mais peut-être trop méthodique – pour réus­sir ain­si un geste ambitieux : met­tre sous cloche un abysse.