Au fil de plusieurs voy­ages, sur une péri­ode de qua­tre ans, Jérémie Reichen­bach a partagé le quo­ti­di­en d’une famille de Bahia Blan­ca, au sud-ouest de Buenos Aires. Partager, telle est sans doute la clé de voûte de ce film splen­dide, tant la caméra fait corps avec les per­son­nes qu’elle regarde, nous plonge au sein d’une com­mu­nauté généreuse, où tout est affaire de lien et de trans­mis­sion. Jour après jour, le jeune Tato et ses proches tra­vail­lent dans un abat­toir dont ils ont repris le con­trôle suite à une longue occu­pa­tion : licen­ciés après la fer­me­ture du lieu, ils ont fini par en récupér­er la ges­tion et s’organisent désor­mais sans patron. Si cette lutte passée irrigue for­cé­ment le réc­it et revient enflam­mer les dis­cus­sions – comme dans la scène mémorable de la répar­ti­tion des béné­fices, où il faut décider la part revenant à cha­cun selon son impli­ca­tion – elle appa­raît d’abord comme l’élément moteur d’une réflex­ion plus vaste autour de la vie en groupe.

Car ici tout se fait et se con­stru­it ensem­ble : com­mu­nier à l’église, pré­par­er un repas, répar­er une moto, chanter un morceau en s’ac­com­pa­g­nant à la gui­tare… Avec une grande flu­id­ité, San­gre de Mi San­gre développe patiem­ment ce motif, qui prend des formes divers­es : les rap­ports de cou­ple, entre par­ents et enfants, ou entre col­lègues sont observés avec une égale déli­catesse. Chaque séquence entre ain­si en réso­nance avec la précé­dente, créant par touch­es suc­ces­sives un tableau har­monieux et com­plexe, inter­ro­geant sans cesse le col­lec­tif (à tra­vers la musique, la reli­gion ou la langue mapuche).

Douce intimité

Loin du film à sujet, Jérémie Reichen­bach parvient à cet équili­bre sans appuy­er son pro­pos ni s’appesantir, comme s’il resti­tu­ait devant nous le mou­ve­ment con­tinu de la vie, ryth­mée par ses événe­ments comme ses temps morts. Dans ce grand cycle tout se mélange alors : la foi et la poli­tique, le tra­vail et l’amour. Même les moments tournés dans l’abattoir s’intègrent sans heurt au reste du film, alors que le cinéaste n’atténue ni la vio­lence pro­pre à l’endroit (le sang des bêtes coule bel et bien) ni la souf­france induite par ce labeur (« J’ai l’impression d’avoir les mains raides » dit l’un des tra­vailleurs au ves­ti­aire).

Le film touche enfin et surtout par la ten­dresse dont il témoigne, la douce atten­tion portée aux vis­ages, aux gestes et rires de ses pro­tag­o­nistes. Cette qual­ité fon­da­men­tale doit cer­taine­ment beau­coup à la rela­tion d’intimité nouée par le réal­isa­teur avec ces hommes et ces femmes qu’il ren­con­tre, dont il capte la grâce et la beauté. Sans jamais se mon­tr­er intrusif, il saisit au plus près leurs joies et leurs con­flits, et les sen­ti­ments de Tato pour sa mère et sa com­pagne irra­di­ent l’écran. Soutenu par un lyrisme dis­cret, San­gre de Mi San­gre s’envole ain­si vers une émo­tion rare, sim­ple et véri­ta­ble.