Quelques mois après la sor­tie sur nos écrans de la fic­tion Hope, c’est au tour du doc­u­men­taire Les Mes­sagers de s’in­téress­er au douloureux sort des migrants africains con­fron­tés à la mort lorsqu’ils ten­tent de tra­vers­er illé­gale­ment la Méditer­ranée. Mais à la dif­férence du film de Boris Lojkine qui fig­u­rait le déplace­ment d’un homme et d’une femme sur une mosaïque de ter­ri­toires régis par des règles strictes, les réal­isatri­ces Hélène Crouzil­lat et Laeti­tia Tura pren­nent le par­ti du plan fixe pour matéri­alis­er l’in­fran­chiss­able fron­tière naturelle sur laque­lle bon nom­bre de can­di­dats à l’ex­il sont tombés. Très cer­taine­ment inspirée par le tra­vail de pho­tographe de Laeti­tia Tura, la mise en scène des Mes­sagers sem­ble figer pour l’é­ter­nité les lieux témoins de ces drames mais où pra­tique­ment plus aucune trace ne sub­siste. Les corps des noyés sont par­fois directe­ment enter­rés sur la plage, d’autres béné­fi­cient d’un traite­ment de faveur en étant inhumés dans des fos­s­es com­munes où de rares pier­res vien­nent sig­naler leur présence. L’in­dif­férence fla­grante du lieu face à la tragédie qui a pu s’y dérouler a poussé les deux réal­isatri­ces à con­stituer un con­tre­point répara­teur : celui de la parole des témoins, ceux qui ont survécu au périple et vu leurs com­pagnons de for­tune périr, devenus par la force des choses les garants de leur mémoire.

Mettre en mots

Si le dis­posi­tif des Mes­sagers alterne peut-être un peu trop mécanique­ment les plans sur les extérieurs et les entre­tiens face caméra des rescapés, on com­prend rapi­de­ment que la parole recueil­lie a pour rôle de combler l’ab­sence insup­port­able des dis­parus. À défaut de pou­voir matéri­alis­er ce hors-champ (dont la boulever­sante dernière scène ren­dra compte en énonçant les iden­tités de cer­taines vic­times dont on n’au­ra jamais vu le vis­age, même par le biais d’une pho­to), les mots sont donc chargés de cette mis­sion répara­trice, de don­ner corps à ceux qui n’ont même plus la pos­si­bil­ité d’ap­pa­raître dans le champ. La dimen­sion sub­jec­tive de ces témoignages n’est pas à minor­er et le doc­u­men­taire ne com­met jamais l’er­reur de vouloir pro­pos­er un état des lieux général de la sit­u­a­tion : dans la manière de décrire le désas­tre human­i­taire auquel ils ont assisté, ces migrants africains expri­ment avant tout leur indi­vid­u­al­ité et leur besoin de recon­nais­sance en cher­chant à sen­si­bilis­er l’opin­ion publique à leur sort. On est alors ten­té de par­ler de dig­nité, mot qu’on manip­ule le plus sou­vent avec des pincettes tant il peut être soupçon­né de con­de­scen­dance. Mais ici, il s’ag­it avant tout de don­ner la parole à ceux qui sem­blent ne plus rien avoir à per­dre mais qui ont encore tout à gag­n­er. En somme, la parole de ces Mes­sagers est plus que jamais néces­saire.