Lors de sa présen­ta­tion en com­péti­tion offi­cielle lors du dernier Fes­ti­val de Cannes, beau­coup se sont inter­rogés sur l’opportunité de la présence d’un film comme Cap­tives dans ce qui est cen­sé être un flo­rilège de la crème de la pro­duc­tion ciné­matographique mon­di­ale. Quelques mois plus tard, ce petit film en apparence mineur d’un cinéaste que per­son­ne n’attend plus depuis longtemps mérite d’être vu loin de la caisse de réso­nance can­noise : on se rend compte avec une pointe de décep­tion que celui-ci aurait au moins autant mérité l’engouement cri­tique sus­cité par d’autres, dont la péren­nité restera à dis­cuter dans quelques années. Est-ce dû au sen­ti­ment de déjà-vu qui se dégage de ce thriller neigeux dou­blé d’un drame famil­ial racon­tant la dis­pari­tion d’une petite fille, et les con­séquences de ce drame, étalées sur une décen­nie, sur sa famille et les flics chargés de l’enquête ? Loin d’être une énième vari­a­tion sur un thème déployé avec plus ou moins de brio dans des suc­cès comme Mil­le­ni­um – Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes et Pris­on­ers, Cap­tives resserre son étau avec une finesse et une mélan­col­ie que l’on n’avait plus vues chez Atom Egoy­an depuis son plus beau film, De beaux lende­mains, en 1997.

Figures de glace

Si le titre français évoque plusieurs cap­tives, c’est moins pour faire référence aux autres dis­parues (essen­tielle­ment hors-champ, et l’on n’en dira pas plus pour ne pas éven­ter les nom­breux rebondisse­ments du film) que pour ren­dre compte des émo­tions de l’ensemble des per­son­nages qui, des par­ents de la fil­lette aux policiers acharnés qui ten­tent de résoudre l’énigme de sa dis­pari­tion, sont véri­ta­ble­ment pris­on­niers de leur passé, de leur cul­pa­bil­ité, de leurs préjugés ou de leurs pul­sions. Lorsque la petite Cas­san­dra dis­paraît subite­ment de la camion­nette de son père Matthew (Ryan Reynolds dans son meilleur rôle à ce jour), sa mère (Mireille Enos) s’effondre et blâme son époux, le flic sus­picieux (Scott Speed­man) se demande si le bon papa n’a rien à cacher et la gen­tille enquêtrice acharnée (Rosario Daw­son) fait de cette affaire le cheval de bataille d’un com­bat très per­son­nel mené depuis plusieurs années con­tre les réseaux pédophiles. Mais sur la base de cette trame scé­nar­is­tique archi-rebattue, Egoy­an et son co-scé­nar­iste David Fras­er déploient un canevas qui repose moins sur le sus­pense pro­pre à l’enquête (on sait d’ailleurs dès les pre­mières min­utes ce qui est arrivé à la gamine) que sur les con­séquences dra­ma­tiques du kid­nap­ping sur tous ceux qui y sont liés, de près ou de loin. Les décors enneigés du Cana­da, loin d’être une toile de fond oppor­tuniste, matéri­alisent par­faite­ment l’état d’esprit des per­son­nages : tout le monde sem­ble paralysé par le drame, étouf­fé par l’avalanche de réac­tions en chaîne qui s’abattent sur leurs vies tran­quilles. Dans De beaux lende­mains déjà, la mise en scène feu­trée d’Atom Egoy­an s’accommodait fort bien des paysages enneigés qui encer­claient ses per­son­nages rav­agés par le deuil et la cul­pa­bil­ité. On retrou­ve ici avec joie l’exceptionnel tal­ent de con­teur du cinéaste, pudique mais pré­cis, jamais lyrique mais d’une boulever­sante empathie pour ses héros abîmés, y com­pris les plus con­testa­bles, et ce goût pour le mys­tère, les zones d’ombres : per­son­ne ici n’est épargné, des par­ents éplorés au kid­nappeur aux moti­va­tions incer­taines, en pas­sant par la vic­time tirail­lée par son syn­drome de Stock­holm.

Melancholia

Toute la beauté de Cap­tives réside dans cette indi­ci­ble mélan­col­ie qui irrigue tous les pores du scé­nario et que la mise en scène d’Atom Egoy­an sait mag­ni­fi­er en ne cher­chant jamais à sur­ex­ploiter une intrigue pour­tant plus maline que son pitch ne laisse sup­pos­er. Rien n’est jamais surligné, et le réal­isa­teur a l’intelligence d’effleurer la ques­tion de la cyber-pédophilie de façon très peu démon­stra­tive, de ne pas ten­ter de son­der la psy­ché du mon­stre (exer­ci­ce qui aurait été ici aus­si casse-gueule que vain) et de ne pas chercher à appro­fondir le lien qui unit la vic­time et son bour­reau : en une poignée de scènes, de détails infimes, tout est dit du car­ac­tère mon­strueux de ce qui s’est joué et con­tin­ue de se créer hors-champ. La dex­térité avec laque­lle se déploie l’intrigue poli­cière, pour­tant riche en coups de théâtre dans son dernier tiers, n’en est que plus sidérante, et les pièces du puz­zle finis­sent par s’assembler pour com­pos­er un tableau qui émeut par la sérénité qui s’en dégage. On pour­ra regret­ter que le dénoue­ment soit un brin expédié (peut-être est-ce le revers de cette mise en scène qui sem­ble fuir les effets spec­tac­u­laires comme la peste), mais on n’est pas près d’oublier les pre­miers pas hasardeux, puis de plus en plus sûrs, de cette sil­hou­ette gra­cieuse qui glisse vers nous sur la glace.