Sous le regard d’un coach com­patis­sant, une maman fait spec­ta­cle de son désar­roi. Vic­time d’une frac­ture à la hanche, sa fille de quinze ans doit soudain met­tre un terme à sa car­rière promet­teuse dans le pati­nage artis­tique. En apparence, rien ne prête à rire, mais la scène est comique. Elle tourne au ridicule parce que l’adolescente, absorbée par son smart­phone, sem­ble totale­ment indif­férente au mal­heur de sa mère, qui devrait pour­tant être le sien. Elle sem­ble étanche à ses manières et à ses affec­ta­tions comme au reste du monde des adultes, auquel appar­tient aus­si le sport, avec sa dis­ci­pline et ses con­traintes. Pour l’heure, son univers tient dans le creux de sa main, et répon­dre aux sol­lic­i­ta­tions venant du dehors de cette bulle sem­ble exiger d’elle des efforts surhu­mains. Ce tableau gen­ti­ment rica­neur, c’est l’incipit du pre­mier long-métrage de fic­tion de Lila Pinell et Chloé Mahieu, présen­té cette année dans le cadre de l’ACID. Ceux qui ont vu leurs précé­dents films (Nos fiançailles, Busi­ness Club et Boucle piqué, qui est une sorte d’esquisse de Kiss & Cry) se sou­vien­dront d’un regard un peu peste, osant une dés­in­vol­ture pas si fréquente sur le ter­rain pré­cau­tion­neux du ciné­ma doc­u­men­taire. Sur ce point, le pas­sage à la fic­tion ne change pas grand-chose ; on y retrou­ve le même point de vue, sim­ple­ment trans­posé dans un réc­it plus ample, étof­fant cer­taines idées lais­sées par Boucle piqué à l’état d’hypothèses.

On y voy­ait déjà cet entraîneur sadique (rejouant ici son pro­pre rôle) com­bat­tre par ses piques ver­bales les ten­dances sédi­tieuses de son chep­tel de nymphettes en patins. Aus­si, la prin­ci­pale valeur ajoutée du pas­sage au long, qui fait d’emblée tout le sel de cette ouver­ture railleuse, c’est la présence des par­ents. Leur fidél­ité anx­ieuse à la com­péti­tion ne se con­tente pas d’offrir ce con­trechamp de respon­s­abil­ité à l’insouciance effron­tée des ados, mais prend de sur­croît une vraie propen­sion mal­adive. Cette petite névrose de par­ent, c’est l’angoisse que provoque l’éclosion des jeunes filles, et l’irréparable con­séquence de cette sec­onde nais­sance, qui est la dis­pari­tion du fruit de son édu­ca­tion, con­fiée avec un empresse­ment coupable dans les mains du coach, prié de pren­dre le relais, sur le ter­rain fausse­ment neu­tre des loisirs, du dres­sage des corps. En fil­igrane de répéti­tions où fusent les insultes assénées par l’entraîneur aux filles un peu envelop­pées, le film ne manque pas de soulign­er que de tous les sports, le pati­nage artis­tique est sans doute le plus dis­ci­plinaire : car à l’exigence de résul­tats s’ajoute celle de la grâce. Et si les par­ents s’acharnent à gaîn­er les sil­hou­ettes de leurs ados dans les tuniques pail­letées des jours de show, c’est parce que ce cos­tume, enfilé par les fil­lettes comme une sec­onde peau, représente aus­si une chrysalide –  et les plus grandes ne deman­dent qu’à la cra­quer. Entre les engueu­lades, les bêtis­es de l’adolescence, les entraîne­ments et les tranch­es de vie, le film divise équitable­ment ses par­ties et focalise son atten­tion sur la nos­tal­gie pathologique des par­ents, plutôt que sur l’univers pass­able­ment anec­do­tique du triple axel.