Le per­son­nage-titre du nou­veau film de Jean-Paul Civeyrac (Des filles en noir) s’ap­par­tient-il vrai­ment ? La voix off de l’amie qui racon­te son his­toire en fait douter d’en­trée de jeu, évo­quant cette jeune femme à la fois comme un être proche et comme un pur sujet, faisant par avance allu­sion à cer­taines actions dis­cuta­bles du per­son­nage comme si elles étaient les seules déci­sives à retenir d’elle ; la tonal­ité lit­térale pronon­cée par­ticipe à cette mise à dis­tance. De fait, en adap­tant la nou­velle de Doris Less­ing Vic­to­ria et les Staveney[1], Civeyrac racon­te en pre­mier lieu l’his­toire d’une per­son­ne qui, accrochée à une illu­sion, laisse sa vie défil­er jusqu’à n’en repren­dre le con­trôle qu’en faisant un choix ter­ri­ble.

Enfant, Vic­to­ria passe une nuit qui la lais­sera longtemps sub­juguée, dans un grand apparte­ment parisien. Les pro­prié­taires blancs qui ont accueil­li pro­vi­soire­ment cette petite fille noire de milieu mod­este sont des bour­geois affichant une ouver­ture d’e­sprit envers l’autre (social et eth­nique) qui pour­rait être exem­plaire si quelques réflex­es et mots échap­pés ne trahis­saient pas un refoulé raciste. Le spec­ta­teur en prend tôt con­science, mais Vic­to­ria l’ig­nore, et ce jusqu’à bien plus tard. Ce men­songe de la bonne con­science bour­geoise, ce rap­port hyp­ocrite entre eth­nies et class­es aurait pu être un grave sujet pour le film ; or, l’ayant mis en exer­gue de sorte qu’il soit acquis à nos yeux, Civeyrac choisit de le main­tenir en arrière-plan de l’his­toire de Vic­to­ria : ain­si le film n’a­vance-t-il pas pour enfon­cer le clou de l’év­i­dence, mais pour don­ner à observ­er la longue marche du per­son­nage pour se débar­rass­er de ses illu­sions, de ses attentes sans espoir. Car en gran­dis­sant et en cher­chant son chemin dans l’ex­is­tence, Vic­to­ria ne cesse de tourn­er les yeux vers cet apparte­ment chéri par son sou­venir, au mépris de la con­science accrue que la matu­rité devrait lui apporter. Une fois, tan­dis qu’elle détourne une nou­velle fois le regard des fenêtres muettes à son désir, la caméra qui la suit filme en arrière-plan la rangée de sans-abris couchés au pied même de l’im­meu­ble cos­su, ignorés de la classe pos­sé­dante et, sem­ble-t-il, de Vic­to­ria elle-même en qui est enfoui le désir d’en faire par­tie.

Amère Victoria

Mon amie Vic­to­ria n’est pas une suc­cess-sto­ry : il narre une galère ordi­naire où, la plu­part du temps, la rou­tine est vécue comme un enlise­ment et l’im­prévu (tel qu’un enfant non plan­i­fié) comme un poids avec lequel il faut com­pos­er. Il y a un hia­tus évi­dent entre le désir impuis­sant de Vic­to­ria et ses dif­fi­cultés à don­ner un cap ferme à son exis­tence, de sorte qu’un esprit moral­iste serait ten­té d’y voir un lien de cause à effet — hypothèse que Civeyrac n’ac­crédite ni ne réfute jamais. Son regard d’une dis­tance respectueuse laisse transparaître dans son film la façon dont le désir de Vic­to­ria habite sour­de­ment sa lutte ordi­naire quo­ti­di­enne, se lan­guis­sant en son arrière-plan et en faisant un drame dis­cret mais poignant jusque dans son amer­tume. Lorsqu’elle retrou­ve la famille qui l’a accueil­lie jadis, elle ne peut plus l’am­biva­lence des mots et des gestes à laque­lle elle fut aveu­gle ; et c’est en con­nais­sance de cause qu’elle fait le choix ter­ri­ble qui la libère, elle et les siens, d’une cer­taine fatal­ité, mais surtout signe sa rup­ture avec un sen­ti­ment devenu caduc.

Notes

Notes
↑1 Parue en 2003 dans le recueil The Grand­moth­ers, inti­t­ulé comme une autre nou­velle qu’il con­tient et qui a été adap­tée par Anne Fontaine dans le film Per­fect Moth­ers.