C’est à Charles Crich­ton que l’on doit le pre­mier film à cod­i­fi­er ce qui fera l’essence des soi-dis­ant comédies Eal­ing, avec À cor et à cri en 1947. De l’or en bar­res est réal­isé qua­tre ans plus tard, et il se situe sur le ver­sant lumineux, pétil­lant des pro­duc­tions Eal­ing. Entré dans le sérail avec brio avec Noblesse oblige, Alec Guin­ness y côtoie Stan­ley Hol­loway. Les deux acteurs por­tent le film, autant par leur per­for­mance nuancée que parce que le film joue de l’altérité entre ces per­son­nages pour se révéler plus déli­cat que ce que l’on pour­rait croire.

Patience et longueur de temps…

Étrange tem­po­ral­ité que celle de De l’or en bar­res : le film entier est un flash-back, vu depuis une retraite sud-améri­caine par un Alec Guin­ness devenu mécène for­tuné, prodigue et acces­soire­ment « pro­tecteur » d’une jeune fille inter­prétée par Audrey Hep­burn, dans un de ses tous pre­miers rôles. Il le dit lui-même : il a su saisir sa chance, la for­tune au moment où elle lui tendait les bras. On est encore bien proche des années du rationnement, que moquait déjà Passe­port pour Pim­li­co avec Stan­ley Hol­loway : le rêve de la richesse impromptue est d’au­tant plus cher. Sauf que voilà, le Mr Hol­land – aucun lien – inter­prété par Guin­ness ronge son frein depuis plus de vingt ans. Rou­tinier et procé­duri­er, il est affec­té à la sur­veil­lance du trans­port de l’or pour les étab­lisse­ments ban­caires. Son prob­lème, ne pas avoir de moyen de sor­tir l’or du pays, est résolu lorsqu’il ren­con­tre le marc­hand de sou­venirs touris­tiques : ils fab­ri­queront des tours Eif­fel en or, et direc­tion la France.

C’est évidem­ment le moment que choisit sa hiérar­chie pour pro­mou­voir Hol­land : il faut donc agir dans la pré­cip­i­ta­tion. Si le procédé est la source de bril­lantes idées comiques – tout ce qui a trait au recrute­ment des col­lab­o­ra­teurs, notam­ment –, De l’or en bar­res échoue pour­tant à faire ressen­tir le sen­ti­ment d’ur­gence qui devrait saisir Hol­land. Les ressorts comiques du film sem­blent tout droit sor­tir d’une adap­ta­tion théâ­trale à l’écran, de procédés des­tinés à con­fin­er l’ac­tion le plus pos­si­ble dans des décors d’in­térieur : on en jugera en com­para­nt avec l’ex­em­plaire deux­ième acte orchestré par Alexan­der Mack­endrick dans Tueurs de dames.

Des nuances du sportsmanship

Plus intéres­sante est la com­po­si­tion des deux acteurs prin­ci­paux. D’une part, Guin­ness jon­gle avec plusieurs iden­tités, entre le bour­geois prodigue, le petit fonc­tion­naire borné et – ce qui est sa vraie nature – le mal­frat à l’e­sprit cal­cu­la­teur et doué d’une for­mi­da­ble patience. Privé des ressources du maquil­lage qui fai­saient beau­coup dans Noblesse oblige, l’ac­teur laisse transparaître sa capac­ité à la nuance : quelques regards, change­ments d’at­ti­tude en dis­ent beau­coup. On entrevoit là ce qui fera la qual­ité de son rôle le plus déli­cat : celui de L’Homme au com­plet blanc. Stan­ley Hol­loway, de son côté, quitte sa com­po­si­tion clas­sique de bon vivant charis­ma­tique (qu’il tient de Passe­port pour Pim­li­co à My Fair Lady en pas­sant par Tor­tillard pour Tit­field). L’ac­teur campe ici Pendle­bury, un artiste à l’âme bohème, triste de s’être enfer­mé dans le petit com­merce, et qui saisit l’op­por­tu­nité offerte par Hol­land comme une bouée de sauve­tage.

Suiveur d’un Alec Guin­ness chez qui le génie crim­inel le dis­pute bien­tôt à la folie obses­sion­nelle, Pendle­bury con­serve une part d’hu­man­ité, de rai­son. Pendle­bury comme Hol­land repren­dront leurs esprits, finis­sant par revenir à une human­ité bon enfant, de gen­tle­men – une con­duite qui ne dépare pas dans le cor­pus des comédies Eal­ing. Pour­tant, le temps que la fièvre de l’or – lit­térale­ment – s’empare d’eux, les deux bon­hommes devi­en­nent beau­coup plus inquié­tants : au-delà du vol à pro­pre­ment par­ler, on les enten­dra évo­quer à demi-mots le meurtre d’une enfant… Comme on le con­stat­era par la suite dans Tor­tillard pour Tit­field, Charles Crich­ton n’au­ra jamais eu l’élé­gance som­bre d’Alexan­der Mack­endrick ou de Robert Hamer, qui eussent cer­taine­ment ren­for­cé la part d’om­bre de De l’or en bar­res. Crich­ton n’a pas ce tem­péra­ment : s’il flirte avec les ténèbres, ce n’est que de loin, dans ce qui demeure une comédie bril­lante et enlevée.