Après les suc­cès des biopics con­sacrés à Ray Charles (Ray) et aux Supremes (Dream­girls), Hol­ly­wood a cru per­ti­nent de se lancer dans un pro­jet à la gloire de James Brown, autre grande fig­ure de la musique noire améri­caine, révélée au grand pub­lic dans un con­texte ségré­ga­tion­niste. L’ob­jec­tif d’une telle pro­duc­tion reposant avant tout sur l’im­agerie et la fan­tas­magorie liées à un artiste plutôt qu’à son inscrip­tion dans une péri­ode trou­ble de l’His­toire améri­caine, il sem­blait logique que l’in­dus­trie fasse appel à Tate Tay­lor, l’in­signifi­ant réal­isa­teur de La Couleur des sen­ti­ments dont la relec­ture des événe­ments con­cer­nant l’af­fran­chisse­ment des Noirs améri­cains à l’é­gard de leurs maîtres avait déjà de quoi laiss­er cir­con­spect. Kaléi­do­scope peu inspiré mêlant plusieurs péri­odes (de l’en­fance de James Brown à la fin des années 1930 à son déclin dans les années 1980 en pas­sant par son acces­sion à la gloire dans les années 1950 et 1960), Get On Up lim­ite rapi­de­ment la ques­tion de la com­mu­nauté noire améri­caine à la place prépondérante que la musique a tou­jours occupée pour elle. S’en ten­ant à une suc­ces­sion d’im­ages d’Épinal, le réal­isa­teur se con­tente donc d’en­chaîn­er les scènes de gospel à l’église sans s’in­téress­er le moins du monde à leur dimen­sion spir­ituelle. De la même manière lorsqu’il tente de fig­ur­er les sen­ti­ments amoureux (et notam­ment la rela­tion destruc­trice qui unis­sait les deux par­ents de James Brown), le film ne donne rien d’autre à voir qu’une sen­su­al­ité bes­tiale qui avait au moins le mérite d’in­spir­er formelle­ment King Vidor lorsqu’il flir­tait avec les mêmes tra­vers dans Hal­lelu­jah (mais nous étions en 1929 !).

Album photos

Alors que la fig­ure de James Brown était on ne peut plus ambiva­lente (per­son­nage à la fois génial, méga­lo­mane, car­riériste et vio­lent), le réc­it – d’une pau­vreté dés­espérante – se con­tente d’é­grain­er les flash­backs mis­éra­bilistes sur une enfance bal­lot­tée entre des par­ents trop égoïstes et une maque­relle aux inten­tions trop lis­i­bles pour don­ner à cette bête de scène un ancrage à la fois social et psy­chologique. Mais tout l’échec du film tient à la grossièreté nar­ra­tive de cette seule inten­tion : le besoin de jus­ti­fi­er con­stam­ment chaque scène en don­nant immé­di­ate­ment à voir son orig­ine ou ses con­séquences immé­di­ates. En refu­sant que quoi que ce soit ne lui échappe, la mise en scène de Tate Tay­lor prend le risque de ne pro­pos­er qu’un album pho­tos sans relief où les scènes-clés d’une car­rière excep­tion­nelle se côtoient sage­ment comme dans une fiche Wikipedia. Les quelques par­tis-pris ridicules de mise en scène ne rat­trapent rien : il ne suf­fit pas que l’ac­teur inter­pré­tant James Brown inter­pelle la caméra à coups de clins d’œil et autres déc­la­ra­tions pous­sives pour qu’on se laisse séduire par un dis­posi­tif telle­ment sûr de ses effets qu’il ne doute pas à un seul instant de sa con­fon­dante médi­ocrité.

Jeux de jambes et karaoké

Il sem­ble que le réal­isa­teur ait exces­sive­ment misé sur la fig­ure de James Brown pour se con­va­in­cre à ce point du suc­cès de son entre­prise. Seule­ment, on devine assez aisé­ment que le film, dépourvu de dra­maturgie, a été refait au mon­tage, avec pour objec­tif de gon­fler assez arti­fi­cielle­ment les enjeux en les morce­lant sur 2h20. Pour mieux con­jur­er l’en­nui qui pointe à chaque bout de phrase, les dia­logues sont très régulière­ment entre­coupés de scènes musi­cales qui n’ont pas pour autre objec­tif que celui de faire dévi­er les attentes du spec­ta­teur. Inondé à tout bout de champ par les tubes soul et blues de Mr Dyna­mite, il ne pour­rait ain­si pas remet­tre en cause la vérac­ité de ce qui lui est mon­tré. Seule­ment, l’art de l’il­lu­sion est ici au-dessous du niveau zéro : peu aidé par l’in­sup­port­able caboti­nage de Chad­wick Bose­man, James Brown n’est ici rien d’autre qu’un pan­tin sans âme mimant la per­for­mance vocale entouré de danseurs qu’on imag­ine trop aisé­ment avoir cou­ru les agences de fig­u­ra­tion avant d’é­chouer dans cette grosse pro­duc­tion indi­geste. Doté d’un bud­get de 55 mil­lions de dol­lars, le film n’en a recueil­li que 25 sur le ter­ri­toire améri­cain. Il est fort prob­a­ble que le pro­jet ren­con­tre le même insuc­cès de l’autre côté de l’At­lan­tique.