Pour leur six­ième col­lab­o­ra­tion, Gus­tave Kervern et Benoît Delépine s’ad­joignent les ser­vices de l’écrivain Michel Houelle­becq pour incar­n­er à l’écran Paul, un quin­quagé­naire usé par la vie, qui décide d’en­voy­er valser sa médiocre exis­tence pour par­tir se sui­cider dans les mon­tagnes. Un sui­cide social et idéologique, sur le mode de la fugue et de l’er­rance[1], où l’on voit presque trop bien le rap­proche­ment fait par les deux réal­isa­teurs : Houelle­becq est, dans la vie comme à l’écran, un ermite en puis­sance. Du haut de l’Olympe irlandaise où il rési­da pen­dant plusieurs années, l’au­teur représente dans l’e­sprit du grand pub­lic la fig­ure du reclus, et c’est cette image majori­taire qu’ils enten­dent recon­duire, en la con­frontant à un décor de plein air.

Less is more

Ce sur­place éminem­ment dialec­tique est traduit de manière binaire par le réc­it (l’in­téri­or­ité d’un homme, ses pen­sées en voix off, la con­struc­tion d’un regard réflexif sur son vécu/l’extérieur, l’im­men­sité mutique de la nature, le retour à une fac­ture sauvage) et vient accréditer la thèse du film dit sérieux (on peut d’ailleurs y ajouter l’u­til­i­sa­tion répétée d’un morceau de Schu­bert comme gage de « noblesse »). Fini l’hu­mour grinçant, c’est main­tenant du monde, cette chose impro­pre et dégénérée, ce tem­ple du con­sumérisme et de l’ab­surde, que le duo de cinéastes, avec comme médi­a­teur son « mar­gin­al » d’écrivain, vient vous instru­ire. Pas éton­nant cepen­dant qu’ils déci­dent enfin de s’y atta­quer de manière aus­si frontale, tant leur fil­mo­gra­phie tourne depuis le début autour de cette marotte, mais la pau­vreté des moyens mis en œuvre vient révéler un dis­cours aux relents mis­an­thropes.

Kervern et Delépine visent la forme min­i­mal­iste (un per­son­nage, un décor) et s’ap­puient sur la for­mule « Less is more » comme garantie que ces élé­ments dis­parates emporteront la réflex­ion vers d’autres cieux. En faisant acte délibéré de miser sur l’in­car­na­tion du per­son­nage, en cher­chant une forme d’u­ni­ver­sal­isme dans l’ex­pres­sion hébétée de son vis­age, ils pensent accéder à une puis­sance d’évo­ca­tion. Mais le film fait usage d’une voix off qui vient, telle une force con­traire, anni­hiler les pos­si­bil­ités lim­itées de ce par­ti pris nat­u­ral­iste. La voix de Paul tente cepen­dant de faire appel à un « ailleurs », mais elle ne s’ar­tic­ule jamais avec l’im­age, qui ne donne rien de plus à voir, à imag­in­er, que ce qu’elle con­tient. Les décors – loin de représen­ter un paysage men­tal – sont soumis à la sécher­esse impro­duc­tive de cette péré­gri­na­tion, car il s’ag­it finale­ment, comme bien sou­vent chez Kervern et Delépine, de recon­vo­quer le monde dont le per­son­nage vient de pren­dre con­gé (ici, par exem­ple, sous la forme de pier­res représen­tant sa famille ou en rejouant des scènes de son boulot), man­i­fes­ta­tion d’une inca­pac­ité à pro­pos­er d’autres mon­des que celui qu’ils enten­dent dézinguer.

No Future

Impos­si­ble, lorsqu’on ne réus­sit pas à pren­dre en charge un mod­èle alter­natif à ce que l’on accuse, à se dépêtr­er d’un dis­cours défaitiste sans offrir une issue de sec­ours, de ne pas pass­er pour rado­teur et com­plaisant, surtout lorsque les deux cinéastes s’embourbent dans une lourde dénon­ci­a­tion qui sem­ble tir­er avec des années de retard sur des ambu­lances. Autant de signes qui ne trompent pas : l’ap­pari­tion du jour­nal télévisé de Jean-Pierre Per­naut comme sym­bole d’une beau­fi­tude pop­u­laire con­gédiée d’un revers de la main in medias res, la mise à l’é­cart par le cadre des vis­ages de l’en­tourage de Paul pour appuy­er la soli­tude de l’ex­is­tence dans les sociétés dites mod­ernes, ou encore ce choix sim­pliste de se tourn­er vers une nature qui ne sert que de décor, comme impuis­sance à penser l’en­vi­ron­nement autrement que dans le cadre d’une pseu­do altérité détachée de la civil­i­sa­tion humaine. La visée dis­cur­sive des deux cinéastes se fait alors claire comme de l’eau de roche : un devenir de l’hu­main en dehors de tout engage­ment, un solip­sisme érigé en stèle funéraire. Un « No Future » scan­dé avec docil­ité, courant à sa pro­pre perte avec un je-m’en-foutisme sat­is­fait.

Notes

Notes
↑1 Tra­jec­toire très prisée par les deux cinéastes, dont les pro­tag­o­nistes cherchent, à tra­vers la fig­ure du déplace­ment, à s’ex­traire du monde pour jus­ti­fi­er de leur pro­pre mar­gin­al­ité et attester leur « dif­férence », en un mou­ve­ment autar­cique qui penche plus vers l’aveu­gle­ment que la con­fronta­tion (à l’ex­cep­tion, dans une moin­dre mesure, de Louise-Michel).