Les deux trublions grolandais revi­en­nent à la réal­i­sa­tion en grands pour­fend­eurs des tra­vers d’une société cap­i­tal­iste. Après un Louise-Michel en forme de charge con­tre les grands patrons, Mam­muth s’attaque à un nou­veau sujet à la mode : la péni­bil­ité du tra­vail et le prob­lème des retraites. Mais cette fois-ci, l’humour ren­tre-dedans qui car­ac­térise leur univers se dou­ble d’une can­deur assez sus­pecte, plongeant le film dans une douce naïveté post soix­ante-huitarde assez mièvre.

Il faut le recon­naître, les deux com­pères grolandais pos­sè­dent un cer­tain tal­ent dans l’exposition de sit­u­a­tions absur­des. Depuis leurs deux essais sur­réal­istes Aal­tra et Avi­da (pas franche­ment con­va­in­cants), ils s’étaient quelque peu rat­trapés avec Louise-Michel, dont l’humour au cordeau s’épanouissait mieux dans un réel des plus quo­ti­di­ens : celui des licen­ciements d’entreprise et des délo­cal­i­sa­tions. Face à une société en pleine mon­di­al­i­sa­tion dont la com­préhen­sion leur échap­pait, les deux mas­sifs Yolande More­au et Bouli Lan­ners oblig­eaient tout ce petit monde du patronat à remet­tre les pieds sur terre, quitte à utilis­er la force pour y par­venir. La con­fronta­tion directe de ces deux univers déclen­chait quelques rires d’hilarité, et oblig­eait les deux réal­isa­teurs à faire usage de plus de cohérence dans la con­struc­tion du réc­it (même s’il restait quelques coquilles qui venaient alour­dir l’ensemble : le change­ment de sexe des deux per­son­nages, un défilé de guests un peu envahissant…).

Mam­muth pos­sède peu ou prou les mêmes qual­ités et défauts que son prédécesseur. Serge Pilar­dosse (Gérard Depar­dieu) est con­fron­té à un monde hos­tile et désuni, dans lequel il va devoir récupér­er ce qu’il appelle des « papelards », afin de faire val­oir son droit à une retraite obtenue à la sueur du front dans un abat­toir porcin. La justesse de ton fait mouche dans la pre­mière demi-heure, dépeignant une société où les gens détes­tent leur boulot payé au SMIC, se sen­tent dému­nis face au rouleau com­presseur de l’administration et se trou­vent plongés dans une grosse déprime générale. Sou­vent cadrées en un plan séquence fixe, l’acuité du regard portée aux sit­u­a­tions donne lieu à de belles trou­vailles : une scène au restau­rant, Depar­dieu assis de dos, et face à lui, des cadres seuls qui ne se par­lent pas, et se met­tent suc­ces­sive­ment à pleur­er à l’écoute d’une con­ver­sa­tion télé­phonique touchante entre un père et sa fille. Au milieu de tout cela, Serge Pilar­dosse fait office de roc, brut de résis­tance, inadap­té au monde mod­erne qui l’entoure. Rarement le corps de Gérard Depar­dieu aura été poussé à une telle démon­stra­tion de force (pour pren­dre un cad­die au super­marché, il suf­fit sim­ple­ment de l’arracher des autres), le côté bour­ru du per­son­nage étant atténué par une cer­taine forme de sen­si­bil­ité naïve et enfan­tine. Et une drôle d’hypothèse vient incon­grû­ment naître sous nos yeux : ce grand gail­lard aux cheveux longs, sou­vent cadré de dos dans ses déplace­ments, cir­con­scrit à l’intérieur d’une image gran­uleuse, ne serait-ce pas Mick­ey Rourke le wrestler ? La par­en­té est par­fois telle­ment trou­blante qu’on ne peut s’empêcher d’y regarder à deux fois, et d’être ten­té de con­sid­ér­er ce Mam­muth comme le ver­sant sar­donique du film d’Aronofsky.

Mais une fois par­ti sur les routes au volant de sa vieille cylin­drée à la recherche des pré­cieux « papelards », le scé­nario va peu à peu dériv­er vers une ode à la lib­erté retrou­vée, avec des ren­con­tres qui ramè­nent Pilar­dosse à de vieux sou­venirs, une jeunesse per­due. Pre­mier écueil : la présence d’Isabelle Adjani en dame blanche, morte dans un virage sur la moto de Pilar­dosse, et qui vient lors de séquences un peu cheap susurrer à l’oreille du héros qu’il doit écouter ses pro­pres désirs, et ne pas faire atten­tion à tous ces cons qui l’entoure. Puis les retrou­vailles avec sa nièce, femme-enfant plongée dans un monde de peluches, et qui se com­porte comme si elle était restée per­chée suite à une mon­tée d’acide. Le réc­it bas­cule alors dans une étrange douceur ouatée, où Pilar­dosse va enfin entrevoir tout ce qui lui avait été refusé par le monde du tra­vail, sous la forme d’un idéal de décou­verte de la fête, avec éloge de la paresse et du carpe diem. Non pas que la démarche ne soit pas touchante (au con­traire, elle est même sur­prenante venant de Delépine et Kervern), mais elle fait appel à un imag­i­naire de type « flower pow­er » assez désuet, et surtout beau­coup trop rebat­tu sur les écrans pour que l’on puisse y croire. Même si le « Sous les pavés, la plage » laisse place ici à un « Sous la plage, des pièces de mon­naies et des bijoux », ce n’est que pour un temps, à l’occasion d’une série de scènes avec Benoît Poelvo­orde, où il est ques­tion de savoir qui de lui ou Depar­dieu est le meilleur détecteur de métaux. Le bât blesse une fois encore, car la ronde des invités (Bouli Lan­ners, Anna Mouglalis, et plus loufoque, Dick Annegarn) ne fait que met­tre en route les clig­no­tants insis­tants du road movie, la quête ini­ti­a­tique devant for­cé­ment s’émailler de ren­con­tres.

Le but du voy­age se perd donc en chemin, puisque les « papelards » n’ont plus grande impor­tance, avec une remon­tée en mémoire des années d’insouciance, quand Pilar­dosse vivait de petits boulots. Belle scène où il remet les pieds dans un bar au bord d’une route nationale : le lieu est main­tenant désaf­fec­té, et alors qu’il se promène dans la vieille bicoque revient en off la vivac­ité d’une ambiance de soirée bondée. Mal­heureuse­ment, la légèreté évo­ca­trice est sou­vent rat­trapée par une pesan­teur ruti­lante, où pour sig­ni­fi­er une oisiveté retrou­vée on doit, par exem­ple, la soulign­er avec une scène à moto où le per­son­nage vogue les bras en l’air, cheveux au vent. Il en va de même avec la volon­té de dénon­cer une société où la con­som­ma­tion est reine. Là où de petits détails dans le cadre fai­saient sur­gir une cer­taine jubi­la­tion (au tout début, la scène du pot de départ, hila­rante), la car­i­ca­ture se fait de moins en moins fine, pour finir par un plan où Pilar­dosse est assail­lit par une armée de touristes vieil­lis­sants qui man­quent de l’entraîner dans leur bus. Même Yolande More­au, d’habitude si lunaire et bouil­lon­nante, sem­ble revenir sur ses pas pour livr­er une com­po­si­tion atten­due. C’est dire à quel point Mam­muth peut décevoir par moments.