Bien avant que l’ac­trice-réal­isatrice Liv Ull­mann ne s’at­taque au roman d’Au­gust Strind­berg (sor­tie prévue ce même jour), un autre Sué­dois s’é­tait déjà attelé à la tâche : Alf Sjöberg – injuste­ment mis de côté par l’his­toire du ciné­ma au seul prof­it de son con­tem­po­rain Ing­mar Bergman – vit même sa réal­i­sa­tion couron­née de suc­cès en rem­por­tant le Grand Prix (l’équiv­a­lent aujour­d’hui de la Palme d’Or) lors du fes­ti­val de Cannes de 1951. À revoir cette pro­duc­tion soix­ante ans plus tard, on ne peut que féliciter le jury présidé par l’écrivain André Mau­rois d’avoir fait preuve d’au­tant d’au­dace en dis­tin­guant une œuvre d’une incon­testable moder­nité, mal-aimable et tour­men­tée, con­stam­ment au bord du précipice. Dès les pre­mières scènes, le ton est don­né : le cadre fait directe­ment l’analo­gie entre la bour­geoise tor­turée qu’est Made­moi­selle Julie et l’oiseau en cage qui se dis­tingue au sec­ond plan. Le déséquili­bre s’am­pli­fie dès lors qu’en con­trechamp, l’hys­térie vil­la­geoise rompt avec l’en­fer­me­ment appar­ent de la jeune femme tan­dis qu’on y voit une masse informe d’hommes et de femmes sur­jouer l’ex­al­ta­tion en se ren­dant dans une grange pour y danser. On com­pren­dra très rapi­de­ment qu’il ne s’ag­it pas véri­ta­ble­ment d’un con­trechamp, Made­moi­selle Julie appa­rais­sant immé­di­ate­ment dans les mul­ti­ples espaces que des­sine le mon­tage. Cet éclate­ment des repères spa­tio-tem­porels est le reflet immé­di­at de la grande dis­per­sion psy­chologique du per­son­nage prin­ci­pal : pris­on­nière de son statut social et con­stam­ment soumise à la ten­ta­tion de l’av­ilisse­ment, Made­moi­selle Julie est un per­son­nage frag­men­té, engagée depuis la rup­ture de ses fiançailles dans une rela­tion sado­masochiste avec l’un de ses domes­tiques, Jean.

La farce des pantins

Bien que respectueux des codes soci­aux qui régis­saient les rap­ports entre patrons et domes­tiques, le réal­isa­teur a eu la présence d’e­sprit de s’af­franchir de tout souci de réal­isme en allant puis­er ses références visuelles du côté du théâtre. L’e­space dans lequel évolu­ent les per­son­nages est sans cesse cloi­son­né, offrant aux dif­férents acteurs de cette farce grotesque une posi­tion de voyeur insat­is­fait. Cha­cun sem­ble chercher à puis­er dans chaque sit­u­a­tion l’in­fime espoir de faire de l’autre un pan­tin mis aux ordres de ses désirs inavouables. Sou­vent filmés en grand angle et en gros plan, les per­son­nages devi­en­nent sous l’œil d’Au­gust Strind­berg des mon­stres effrayants et car­nassiers, soumis à une lubric­ité inépuis­able que l’ab­sence de nuit esti­vale en Suède (ce avec quoi Bergman avait déjà joué dans L’At­tente des femmes et Sourires d’une nuit d’été) ne vient jamais stop­per. Made­moi­selle Julie s’agite et se réfrène dans un même temps, sans cesse trahie par la brusquerie de ses gestes comme autant de preuves d’une sérénité impos­si­ble à attein­dre. Et pour fig­ur­er cette quête de flu­id­ité sans cesse con­trar­iée, les faux-rac­cords se mul­ti­plient tan­dis qu’un per­son­nage achève dans une même coupe le mou­ve­ment entamé par un autre : il y a dans Made­moi­selle Julie un incon­trôlable mag­ma qui rend toutes ces inter­dépen­dances névro­tiques totale­ment asphyxi­antes.

Au bord de la solitude

À ce rythme-là, on se demande com­ment le réal­isa­teur aurait pu tenir 1h30 sans som­br­er dans la farce grotesque type affreux, sales et méchants qui fera les grandes heures du ciné­ma ital­ien quelques années plus tard. C’est que Made­moi­selle Julie fonc­tionne en fait par strates, déploy­ant pro­gres­sive­ment un canevas psy­ch­an­a­ly­tique qui per­met à la jeune héroïne et son domes­tique dévoué de revenir sur des trau­mas qui sem­blent avoir fixé le plaisir dans la régres­sion per­ma­nente. Le dis­posi­tif choisi par Alf Sjöberg va donc inté­gr­er plusieurs flash­backs – d’abord perçus comme des paus­es dans le réc­it – et qui vont finale­ment ramen­er à la sur­face quan­tité de sou­venirs douloureux, des rap­ports de classe sources d’hu­mil­i­a­tion à la remé­mora­tion de par­ents dis­parus. Sur plusieurs aspects (l’in­cendie de la riche demeure, l’om­bre impi­toy­able du tableau de la mère défunte), Made­moi­selle Julie n’est d’ailleurs pas sans rap­pel­er le roman­tisme fétichiste de Rebec­ca d’Al­fred Hitch­cock qui, sous cou­vert d’un sus­pense savam­ment maîtrisé, met­tait surtout en scène le jusqu’au-boutisme sen­ti­men­tal d’une femme qui s’é­tait oubliée sur l’au­tel du devoir et de la mémoire. La beauté du film d’Alf Sjöberg tient dans cet impos­si­ble retour à l’équili­bre des forces qui régis­sent l’at­trac­tion entre les êtres.