En qua­tre films seule­ment, le ciné­ma d’Anne Le Ny est en train de tourn­er au vinai­gre. Si elle n’a aupar­a­vant jamais eu peur de se frot­ter aux per­son­nages mal aimables (c’est d’ailleurs ce qui fai­sait le sel de Ceux qui restent), il est évi­dent que l’ac­trice-réal­isatrice n’est jamais par­v­enue à s’af­franchir de scé­nar­ios trop écrits pour pos­er de véri­ta­bles ques­tions de regard et de mise en scène. Il suf­fit par exem­ple de voir avec quelle médi­ocrité le mon­tage d’On a fail­li être amies alterne les champs/contrechamps entre les deux per­son­nages prin­ci­paux pour con­stru­ire un rap­port de force totale­ment arti­fi­ciel, ne lais­sant jamais rien exis­ter dans les rac­cords. Anne Le Ny s’in­scrit dans un ciné­ma qui croit avec pré­ten­tion qu’il donne tout à voir dans chaque plan, que le cadre choisi dessin­era les con­tours exhaus­tifs de la mon­stru­osité de ses per­son­nages. Mais il faut recon­naître que l’in­spi­ra­tion du démi­urge sem­ble plutôt ici trou­ver sa source dans les mag­a­zines féminins de psy­cholo­gie, sûrs de leurs théories toutes faites sur le rôle et les attrib­uts de l’homme et de la femme.

Exclusivement féminin

Marithé (Karin Viard) et Car­ole (Emmanuelle Devos) se ren­con­trent donc dans un cen­tre de bilan de com­pé­tences où la pre­mière tra­vaille et où la sec­onde cherche à échap­per à son mari (Roschdy Zem) dont elle est dépen­dante finan­cière­ment et pro­fes­sion­nelle­ment. Toutes deux sont dépeintes comme névrosées et frus­trées (for­cé­ment, elles ont la quar­an­taine et sont à “la croisée des chemins”) et con­stru­isent une ami­tié ambiguë où les sac­ri­fices de l’une peu­vent faire le bon­heur de l’autre. En con­tre­point de ces erre­ments hys­tériques qui sem­blent n’être le lot que des petits bour­geois, un groupe d’ou­vrières lais­sées sur le car­reau après un licen­ciement abusif n’aspire qu’à retrou­ver du tra­vail, quel qu’il soit. Ce qui pour­rait n’être qu’un détail du réc­it en dit finale­ment long sur le dis­cours tout entier du film : l’in­sat­is­fac­tion mélan­col­ique ne con­cerne pas les pro­lé­taires qui ont bien évidem­ment d’autres pri­or­ités plus prag­ma­tiques à gér­er. On pour­ra s’indign­er de cette caté­gori­sa­tion plutôt hyp­ocrite d’au­tant plus que, face à cette horde de per­son­nages féminins antipathiques, les hommes font bonne fig­ure : le mari atten­tion­né qui refuse l’in­fidél­ité, l’a­mant lucide sur les inten­tions mal­hon­nêtes de Marithé, l’ex-mari ten­dre et com­plice, etc. Les fémin­istes n’ont qu’à bien se tenir.

On a perdu Karin Viard

Au-delà des gros prob­lèmes d’écri­t­ure du film (une fin qui n’en finit pas et qui remet tou­jours à la scène suiv­ante la réso­lu­tion tant prévis­i­ble de l’in­trigue) et d’une absence trag­ique de toute pen­sée de mise en scène, l’un des plus gros prob­lèmes d’On a fail­li être amies est très cer­taine­ment le jeu de Karin Viard : alors qu’elle a sus­cité un ent­hou­si­asme cer­tain il y a une quin­zaine d’an­nées (La Nou­velle Ève de Cather­ine Corsi­ni, Haut les cœurs ! de Sólveig Anspach, L’Em­ploi du temps de Lau­rent Can­tet), cette actrice est dev­enue la car­i­ca­ture d’elle-même. Avec son jeu out­ré, ses yeux écar­quil­lés, ses bafouille­ments répétés, elle a défini­tive­ment aban­don­né tout ce qui fai­sait sa valeur (un jeu aérien et libre, au-delà des ques­tions de genre) pour tomber dans un sys­té­ma­tisme étriqué qui ne demande pour­tant qu’à se bris­er. Face à Emmanuelle Devos, qui sait tou­jours met­tre un peu d’é­trangeté dis­gra­cieuse dans ses rôles les plus plats, Karin Viard donne le sen­ti­ment de ce qu’au­rait été un épisode de Julie Lescaut sur le burn-out de Véronique Gen­est. C’est dire notre ent­hou­si­asme.