Paul, Nico­las et Char­lotte, trois frères et sœurs élevés par leur mère fauchée, comptent sur le décès et l’héritage de leur grande tante Bertille — une riche acar­iâtre instal­lée dans un hôtel par­ti­c­uli­er de Ver­sailles — pour voir leurs vies chang­er du jour au lende­main. Mal­heureuse­ment pour eux, c’é­tait sans compter le retour inat­ten­du d’Éloïse, la cou­sine éloignée com­plète­ment fay­ote à qui la for­tunée a décidé de tout léguer avant de pass­er à tré­pas. Effon­drés de voir tous leurs espoirs intéressés s’en­v­ol­er, les trois jeunes gens acceptent l’é­trange pacte que leur pro­pose cette cou­sine héri­tière qu’ils pre­naient un malin plaisir à mar­tyris­er lorsqu’ils étaient enfants : en échange d’un sou­tien financier, cha­cun acceptera de laiss­er la jeune femme régir son exis­tence, des choix pro­fes­sion­nels aux lieux de vie. On devine aisé­ment ce qui a pu séduire la réal­isatrice Anne Le Ny dans cette his­toire pous­sive de rap­port de class­es entre une bour­geoise manip­u­la­trice et une famille sans le sou prête à tous les com­pro­mis pour avoir elle aus­si sa place au soleil : sorte de fable sim­pliste dont la morale est déjà con­nue d’a­vance (l’ar­gent cor­rompt tout : quelle révéla­tion !), La Mon­naie de leur pièce se con­tente de dérouler mécanique­ment son pro­gramme en opposant de manière car­i­cat­u­rale deux mon­des figés qui pein­eraient à coex­is­ter.

Tiédeur des enjeux

La pre­mière grosse lim­ite du film réside juste­ment dans cette manière de dépein­dre ces deux class­es sociales que tout oppose : si la réal­isatrice prend un malin plaisir à con­fi­er à Ané­mone le rôle de la vieille tante près de ses sous, elle est en revanche inca­pable de pos­er un regard acéré sur les dom­i­nants, si ce n’est pas le prisme de cette cou­sine fausse­ment inno­cente et de ses con­seillers financiers, for­cé­ment cyniques et menteurs. En revanche, on ne peut pas dire que son dis­cours à l’é­gard des cousins dému­nis soit par­ti­c­ulière­ment bien­veil­lant : entre les deux frères pétris d’é­goïsme et inca­pables de s’en­gager, la sœur qui répète à l’en­vi qu’être serveuse n’est pas un méti­er (la pro­fes­sion appréciera) et la mère dépourvue de la moin­dre jugeote (il est assez mal­heureux de voir Miou-Miou recevoir aujour­d’hui des propo­si­tions de rôles aus­si pau­vres), le tableau est d’au­tant moins reluisant qu’Anne Le Ny n’ose pas non plus s’en­gager sur le ter­rain de la satire féroce, comme pou­vait le faire Éti­enne Chatiliez avec plus ou moins de bon­heur au début de sa car­rière. Se des­sine alors une étrange apolo­gie de la résis­tance dis­crète, où il s’a­gi­rait de con­tin­uer à croire en ses idées sans pour autant pren­dre le risque de rompre avec un con­fort bour­geois : cela se traduit par une édi­fi­ante scène de con­clu­sion où les deux frères et la sœur se retrou­vent dans la cave d’un hôtel par­ti­c­uli­er ver­sail­lais pour enton­ner “Has­ta siem­pre”, l’hymne révo­lu­tion­naire cubain.

Petit manuel bien sage de la perversité

Sans pour autant espér­er d’Anne Le Ny un regard aigu­isé et acerbe sur les rap­ports de force entre les pos­sé­dants et ceux qui ne seront jamais pro­prié­taires de rien, La Mon­naie de leur pièce aurait cer­taine­ment pu gag­n­er un peu d’en­ver­gure en s’aven­tu­rant du côté d’Éloïse, cette cou­sine qui paraît telle­ment fausse qu’on fini­rait par se deman­der si elle n’est pas la seule à être dans le vrai. Seule­ment, ce per­son­nage — qu’on pour­rait croire un temps suff­isam­ment per­vers pour faire com­plète­ment sor­tir le film de ses rails — se révèle finale­ment aus­si déce­vant que tous les autres : ce qui pou­vait pass­er au début pour un soupçon de mys­tère est en fait d’une vacuité assez dés­espérante, allant chercher dans son com­porte­ment étrange des raisons psy­chologiques rebattues et sans intérêt aucun. Inca­pable de tir­er par­ti des quelques ellipses qui ponctuent son réc­it pour injecter un peu de trou­ble et d’am­biguïté, de don­ner du mou à ses comé­di­ens pris­on­niers de leur par­ti­tion trop écrite, la réal­isatrice donne l’im­pres­sion de livr­er un film pour rien, une sorte de vaude­ville telle­ment désen­gagé de toute idée de mise en scène que sa neu­tral­ité inof­fen­sive finit par en devenir sus­pecte. Dix ans après le drame intimiste Ceux qui restent, prob­a­ble­ment son effort le plus hon­or­able, on se demande bien ce qui peut motiv­er Anne Le Ny à con­tin­uer de faire des films, tant ils sont sitôt vus, sitôt oubliés.