Bien que défendu et fort aimé par plusieurs col­lègues de Critikat, La Reine des pommes n’était pour nous qu’un machin lavasse un peu trop préoc­cupé par les petits prob­lèmes du moi, arbo­rant une fan­taisie bri­co­lo vague­ment mar­rante et ponc­tué de chan­sons mol­las­sonnes. L’enthousiasme débor­dant sus­cité sur la Croisette par le deux­ième long métrage de Valérie Donzel­li nous lais­sait donc, on s’en doute, plutôt dubi­tatif. La force de la claque reçue n’en fut que plus grande. C’est bien sim­ple : La guerre est déclarée fait un bien fou, en envoy­ant valdinguer la morosité et le manque d’audace du ciné­ma français, qui ne nous parais­sait main­tenu à flot ces derniers temps que par des semi-réus­sites.

Donzel­li atom­ise une matière auto­bi­ographique prop­ice au nat­u­ral­isme grisou comme à l’affreux tire-larmes, la pro­jette à des lieues de l’exhibition indé­cente, en tire une sorte d’épopée intime habitée par un élan vital boulever­sant. Elle ose, du coup de foudre de Roméo et Juli­ette à la balade ralen­tie sur la plage, des scènes que plus per­son­ne n’oserait filmer aujourd’hui sans se planter. Chaque scène tente quelque chose, et à de rares baiss­es de régime près, la prise de risques paie, le jusqu’au-boutisme emporte le morceau.

Il ne s’agit même pas d’invention per­ma­nente, d’une orgie de nou­veauté : le film est irrigué par l’histoire du ciné­ma français, emprunte sans com­plexe à Truf­faut (la voix off qui trans­forme le quo­ti­di­en en roman) ou à Demy (la chan­son d’amour à dis­tance). Rien que de très habituel, donc, sauf que Donzel­li réus­sit là où Desplechin ou Hon­oré trou­vent leur lim­ite : la cita­tion, la référence, l’influence ne sont ici jamais théoriques ou tape-à‑l’œil, c’est tou­jours le réc­it, le mou­ve­ment, l’émotion des per­son­nages, la sincérité de ceux qui por­tent le film qui prime. Les solu­tions formelles ne sont jamais là pour la déco­ra­tion, sont investies d’une fer­veur sans pareille.

On serait ten­té de faire du film lui-même une déc­la­ra­tion de guerre au ciné­ma poseur, volon­tariste ou mou du genou, mais ce serait une défor­ma­tion cri­tique ; ce serait lui prêter des inten­tions qu’il n’a man­i­feste­ment pas. Nul ressen­ti­ment, nul man­i­feste dans le geste généreux et entier de Donzel­li – un geste réc­on­cil­i­a­teur sans être bête­ment una­n­imiste, un geste qui donne une place au col­lec­tif (loin de l’hystérie et du ressen­ti­ment, le regard porté ici sur la famille, sans être naïf, est par­ti­c­ulière­ment beau).

Et si le film prend le con­tre­pied du précé­dent, pour­rait bien avoir été fait con­tre lui (comme dirait Truf­faut), ce n’est pas pour autant pour le renier : le sens du bur­lesque et de l’enchantement du quo­ti­di­en, un peu paresseux mais prég­nants dans La Reine des pommes, nour­ris­sent indis­cutable­ment cette Guerre. Laque­lle n’est déclarée à per­son­ne qu’à la mal­adie, à la mort, à l’usure de l’amour. Une guerre qui sup­pose des pertes, mais aus­si des vic­toires. Le film lui-même en est une, assuré­ment.