« Ta cham­bre est un vrai musée ! » Cette réplique pronon­cée par la mère de Ben­jamin à son jeune fils annonce d’emblée la couleur si jamais quiconque avait un doute. Avec cette adap­ta­tion d’un roman pour jeunesse de Bri­an Selznick (déjà auteur de Hugo Cabret), Todd Haynes n’en­tend en rien se dépar­tir de sa fas­ci­na­tion, con­fi­nant sou­vent à un fétichisme déli­rant, pour les maisons de poupées, maque­ttes et autres mod­èles réduits qui ont jalon­né sa fil­mo­gra­phie (de The Karen Car­pen­ter Sto­ry – racon­té unique­ment avec des poupées Bar­bie – au mag­a­sin de jou­ets dans lequel tra­vail­lait Rooney Mara dans Car­ol). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéaste améri­cain plonge cette obses­sion de manière inédite dans le monde de l’en­fance avec ce Won­der­struck présen­té en com­péti­tion offi­cielle. Pour la pre­mière fois ? Pas vrai­ment. On peut se sou­venir du pro­logue SF de Vel­vet Gold­mine où le jeune Oscar Wilde croi­sait la route d’une soucoupe volante. Mais ce que Haynes entre­prend ici a ceci de sin­guli­er que son nou­veau film ne se déroule que du point de vue de deux enfants : le jeune Ben­jamin donc, et Rose. Tous deux habitent dans deux états dif­férents du pays (respec­tive­ment le Min­neso­ta et le New Jer­sey) mais vivent surtout à 50 ans d’é­cart : Ben­jamin en 1977 et Rose en 1927. Et le film de faire con­stam­ment des allers-retours entre les deux univers qu’Haynes a cir­con­scrits de manière rad­i­cale : puisque Rose est sourde (apparem­ment de nais­sance), son monde pren­dra la forme d’un film en noir et blanc muet tan­dis que Ben­jamin grandit dans un univers col­oré typ­ique des années 70 où tour­nent dans le salon des vinyls de David Bowie. Cette seg­men­ta­tion n’é­ton­nera pas les afi­ciona­dos du réal­isa­teur de Poi­son ou I’m Not There, qui mod­èle tou­jours ses films au gré de recon­sti­tu­tions his­toriques alliées à des expéri­men­ta­tions formelles auda­cieuses qui sont moins des hom­mages appuyés qu’une manière de retrou­ver une cer­taine inno­cence du ciné­ma.

Par un coup du sort – ou un coup de foudre, Ben­jamin devient, tout comme Rose, sourd – Haynes décrivant par­ti­c­ulière­ment ici ce nou­v­el hand­i­cap pour le jeune homme comme une forme de mar­gin­al­ité qui con­duit à un com­porte­ment de résis­tance face aux car­cans de la société et entraî­nant de par-même une cer­taine vision poé­tique du monde, à l’in­star de l’ho­mo­sex­u­al­ité dans Car­ol, l’amour inter­ra­cial dans Loin du par­adis ou encore le mou­ve­ment punk dans Vel­vet Gold­mine. Suite à ce trau­ma­tisme, Ben­jamin se met en route pour New York, guidé par un livre décrivant un cab­i­net de curiosités, afin de retrou­ver ce père qu’il n’a jamais con­nu. Faute d’amour, Rose entre­prend le même périple afin de ren­con­tr­er ce qui sem­ble être aux pre­miers abor­ds une actrice qui la fascine au point de pleur­er à chaudes larmes devant un de ses films muets dans une vieille salle accueil­lant bien­tôt le ciné­ma par­lant. Il faut à ce titre saluer – une fois de plus – la par­ti­tion magis­trale de Carter Bur­well qui porte entière­ment le film et sem­ble agir comme un fac­teur essen­tiel de la mise en scène d’une inven­tiv­ité con­stante de Todd Haynes. Chaque étape du par­cours des deux enfants, mon­tée en par­al­lèle, trou­ve son écho trou­blant et son alchimie mys­térieuse, dans le score du musi­cien améri­cain agis­sant comme des points de rac­cords invis­i­bles per­me­t­tant à Won­der­struck de tenir la barre de son his­toire insen­sée. Ne citons que la décou­verte expres­sion­niste de la ville de New-York par Rose, où les lignes de fuite des grat­te-ciels plon­gent autant le spec­ta­teur que la jeune fille dans un état de joie et de sidéra­tion totales. Won­der­struck trou­vera sa cristalli­sa­tion au Muse­um d’His­toire naturelle de New York, lieu où le monde est lit­térale­ment déposé et par­cou­ru comme un ter­rain de jeu par Ben et Rose, tou­jours séparés de 50 ans. Haynes y achève sans doute sa réflex­ion per­sis­tante sur l’émer­veille­ment et la fas­ci­na­tion en s’aven­tu­rant, par­fois avec ten­dresse et cru­auté, dans la psy­ché de ses deux pro­tag­o­nistes qui finiront par se rejoin­dre dans un épi­logue où la ville même de New York est exposée comme une maque­tte géante tapis­sant le sol du musée. Des immeubles et autres bâti­ments jalon­nant cette recon­struc­tion, Haynes ne fait qu’y cacher, lorsqu’on les soulève, les sen­ti­ments les plus enfouis et les secrets les mieux gardés. Ceux de l’en­fance qui jamais ne se ter­mine.