La Grande Vadrouille et Papy fait de la résis­tance doivent beau­coup à La Vie de château. Jean-Paul Rap­pe­neau est un des pre­miers réal­isa­teurs français à avoir osé abor­der sur le reg­istre comique un épisode de la Sec­onde Guerre mon­di­ale – ce qu’il refera en 2003 dans Bon voy­age, son dernier film en date. Si cer­tains l’en ont dis­suadé, le cast­ing impres­sion­nant de ses col­lab­o­ra­teurs prou­ve que d’autres ont pressen­ti le suc­cès. Par­mi eux : Alain Cav­a­lier, Claude Sautet et Daniel Boulanger au scé­nario et aux dia­logues, Michel Legrand à la musique, Pierre Lhomme der­rière la caméra, Cather­ine Deneuve, Pierre Brasseur et Philippe Noiret devant. Plutôt hon­or­able pour un pre­mier film, lau­réat du Prix Del­luc rem­porté en 1965 face à nul autre que Pier­rot le fou.

« Screwball »

Françoise Dor­léac avait été pressen­tie pour le rôle de Marie, sem­blable à l’ef­fer­ves­cente Agnès de L’Homme de Rio de Philippe de Bro­ca tourné deux ans aupar­a­vant et pour lequel Rap­pe­neau avait tra­vail­lé sur le scé­nario, mais c’est finale­ment sa sœur, Cather­ine Deneuve, qui en hérite. Et que l’on retrou­vera neuf ans plus tard dans un rôle sim­i­laire dans Le Sauvage du même réal­isa­teur aux côtés de Yves Mon­tand. Celle qui fera chavir­er les cœurs apporte une grâce et une vivac­ité sans égal à ce film déli­cieux et mali­cieux. Et ce dès le générique conçu par Waler­ian Borow­czyk, avant qu’il ne devi­enne réal­isa­teur, et qui révèle de façon pudique son pen­chant pour l’éro­tisme: les cheveux, la bouche, les yeux et les dents de la belle sont mag­nifiés par le lan­goureux thème musi­cal com­posé par Michel Legrand.

D’abord coscé­nar­iste (de Zazie dans le métro avec Louis Malle, du Com­bat dans l’île avec Alain Cav­a­lier et de L’Homme de Rio avec Philippe de Bro­ca), c’est la vis­ite d’une grande mai­son en Nor­mandie en bord de mer qui provoque chez Rap­pe­neau le désir d’y réalis­er un film. Nous sommes en 1944. La guerre fait rage mais n’a pas encore fait irrup­tion dans ce patelin pais­i­ble. Au grand dam de Marie, jeune châte­laine qui ne rêve que d’aven­tures et de se ren­dre à Paris. Son mari, sym­pa­thique mais empâté, ne souhaite pas l’ex­pos­er aux ten­ta­tions de la cap­i­tale et la garde bien cachée du regard des autres. Jusqu’au jour où un offici­er alle­mand, tombé sous le charme de la jeune femme, décide de s’y installer avec ses troupes tan­dis qu’un jeune résis­tant français s’y implante afin de pré­par­er la route des para­chutistes améri­cains en vue du Débar­que­ment. Tout comme Le Silence de la mer de Ver­cors ou Suite française d’Irène Némirovsky, c’est l’in­stal­la­tion des officiers alle­mands dans les foy­ers français, sit­u­a­tion douloureuse s’il en est une, qui en est donc le thème prin­ci­pal. Mais à l’in­star de To Be or Not to Be de Lubitsch, Rap­pe­neau bas­cule tout naturelle­ment dans la comédie avec l’e­spiè­g­lerie qui le car­ac­térise.

Dans la veine des comédies trép­i­dantes de Philippe de Bro­ca, le rythme comique du film est endi­a­blé, les péripéties s’en­chaî­nant les unes après les autres, le débit mitrail­lette de Cather­ine Deneuve blessant tour à tour ses trois pré­ten­dants (son mari, l’of­fici­er alle­mand et le résis­tant français) rival­isant avec une Ros­alind Rus­sell d’une « screw­ball com­e­dy » hawk­si­enne. On la trou­ve au début du film dans un hamac, lisant non­cha­la­m­ment Shirley de Char­lotte Bron­të, roman anglais du XIXe sur une jeune héri­tière, femme libre et indépen­dante. Marchant pieds nus et tout aus­si libérée, Marie mène ces trois hommes par le bout du nez, déter­minée à ne pas se laiss­er domin­er et à par­venir à ses fins.

Fin d’une époque

Dans un noir et blanc lumineux – Rap­pe­neau aurait aimé utilis­er de la couleur mais n’a pas pu faute de moyens – un grand épisode his­torique se joue, les class­es sociales s’af­fron­tent, tra­di­tion et moder­nité se heur­tent. Scène remar­quable que celle où le per­son­nage de la mère du châte­lain, inter­prétée par la fab­uleuse Mary Mar­quet, fait enlever par son cheval les piquets plan­tés par les sol­dats alle­mands dans son jardin afin de faciliter l’at­ter­ris­sage des para­chutistes. On se croit d’abord dans un roman de la comtesse de Ségur puis on bas­cule dans le film de guerre et d’aven­ture. Alors que ses con­frères de la Nou­velle Vague s’in­scrivent tous dans les rues de Paris et dans une con­tem­po­ranéité totale, Rap­pe­neau en prend le con­tre-pied, aus­si bien dans les per­son­nages, le con­texte his­torique que dans le cast­ing. Les scènes entre les deux mon­stres de théâtre, Pierre Brasseur et Mary Mar­quet, sont anthologiques et la presta­tion de Philippe Noiret raf­finée, servis par des dia­logues suc­cu­lents très écrits.

La Vie de château fut un grand suc­cès à sa sor­tie, restant dans les salles une année entière.. Il donne le ton pour le reste de la belle car­rière de Jean-Paul Rap­pe­neau qui oscillera entre comédie légère (Le Sauvage) et drame his­torique (Les Mar­iés de l’an II, Le Hus­sard sur le toit).