La présen­ta­tion du nou­veau film de Mar­co Bel­loc­chio en com­péti­tion offi­cielle mar­quait le retour d’une des têtes d’affiche du ciné­ma nation­al, peu présentes ici ces dernières années – sauf si l’on con­sid­ère ain­si Emanuele Cri­alese comme tel (ce qui est con­testable), ou, juste­ment, Mar­co Bel­loc­chio en 2010, mais hors com­péti­tion avec le très beau Sorelle Mai. On pou­vait raisonnable­ment penser qu’il allait relever le niveau ital­ien en com­péti­tion après È Sta­to il Figlio de Daniele Ciprì (ici chef opéra­teur, Bel­loc­chio lui ayant heureuse­ment demandé d’y aller mol­lo sur les chro­mos). Autant dire d’emblée que c’est le cas, mais ça n’était pas bien dif­fi­cile.

Après Vin­cere, mélo­drame his­torique plein de souf­fle revis­i­tant l’épisode fas­ciste par le biais du des­tin trag­ique de la pre­mière épouse de Ben­i­to Mus­soli­ni, Mar­co Bel­loc­chio est de retour dans le présent proche de l’Italie en oscil­lant entre ques­tions de société et grandes notions exis­ten­tielles. On suit un réc­it éclaté avec des per­son­nages épars, atteints d’une façon ou d’une autre par un fait divers qui eut véri­ta­ble­ment lieu – ce qui per­met l’intégration de nom­breuses archives télévi­suelles. Il s’agit de l’affaire Elu­a­na Englaro, vic­time d’un acci­dent de voiture la lais­sant longue­ment dans un état végé­tatif irréversible. Typ­ique­ment le cas de con­science que cha­cun appréhende en son âme et, juste­ment, con­science. Celle d’un séna­teur (Toni Servil­lo, à peu près maîtrisé par la direc­tion d’acteur) de la droite berlus­coni­enne[1] – dont la femme ago­nise – qui va devoir par­ticiper à un vote lég­is­latif à ce sujet, celle de sa fille (Alba Rohrwach­er, comé­di­enne émou­vante) qui milite dans un mou­ve­ment pro-vie, et tombe amoureuse d’un type sérieuse­ment en bis­bille avec son frère. Autres pro­tag­o­nistes : Rossa, une fille com­pléte­ment paumée, une actrice mys­tique (Isabelle Hup­pert) atten­dant le mir­a­cle qui réveillerait sa fille, elle aus­si plongée dans un som­meil «éter­nel».

Si on compte bien, il y a trois (belles) endormies : Elu­a­na, la prin­ci­pale, Rosa, et bien­tôt Rossa, qui vient faire des siennes dans les couloirs de l’hôpi­tal. Ces fig­ures – ain­si toutes féminines – représen­tent des sur­faces de pro­jec­tion des angoiss­es et des choix moraux des uns et des autres, selon des points de vue var­iés : poli­tique (comme dans Astérix, les séna­teurs passent leur temps dans les ther­mes à bavass­er), religieux, philosophiques… La vie, la mort, l’amour, les rela­tions généra­tionnelles : pro­gramme très chargé. Avec Le Sourire de ma mère (2001), Mar­co Bel­loc­chio était par­venu à mari­er le matéri­al­isme d’ici-bas avec la ques­tion du spir­ituel – la mère d’un par­fait impie s’apprêtait à être béat­i­fiée –, avec une nar­ra­tion fort bien fon­due dans une mise en scène flot­tante comme un songe inquié­tant. Décep­tion ici, le cinéaste tisse du réc­it, beau­coup, mais le mail­lage est lâche. Il ne parvient pas, ou pas assez, à faire tenir son écri­t­ure chorale, et la mise en scène – flu­ide, élé­gante, c’est enten­du – ne fait qu’accompagner le mou­ve­ment d’une façon trop lit­térale, n’ajoutant ni couche de lec­ture, ni trou­ble. Bel­la Addor­men­ta­ta s’apparente pour beau­coup à un cat­a­logue d’attitudes et de posi­tions plus ou moins évo­lu­tives, ne par­venant pas vrai­ment à les faire entr­er dans une véri­ta­ble com­plex­ité.

Notes

Notes
↑1 Petit aparté, dans la salle, l’apparition du Cav­a­liere sur l’écran déclenche des rires et non des sif­flets ; non pas qu’elle lui soit acquise, mais on peut s’interroger tout de même : peut-on vot­er pour quelqu’un que l’on sif­fle ? Non. Pour quelqu’un qui vous fait rire ? Après tout, pourquoi pas puisqu’il est mar­rant…