Après La Dernière Piste, Kel­ly Reichardt retrou­ve avec Night Moves la cam­pagne de l’Oregon où déam­bu­laient déjà les per­son­nages d’Old Joy. Il ne s’agit pour­tant pas ici de revenir en arrière, mais d’explorer un nou­veau genre. Après s’être attaquée au west­ern, Kel­ly Reichardt pro­pose ici une ver­sion décalée du film à sus­pense. Où les ter­ror­istes ne sont pas des islamistes mais des mil­i­tants écol­o­gistes. Où l’angoisse sourd d’une savante alchimie de sons, de couleurs et de durées, qui a valu au film le Grand Prix du dernier fes­ti­val de Deauville.

De l’autre côté du miroir

Night Moves est un film coupé en deux. Sa pre­mière par­tie décrit la con­ver­gence de trois per­son­nages vers une action com­mune, dont la nature se dévoile petit à petit. L’on fait d’abord la con­nais­sance de Josh et Dena. Les deux amis se promè­nent au bord de l’eau, vont voir un film mil­i­tant et pren­nent la route. Après avoir acheté un bateau, ils retrou­vent dans les bois un troisième acolyte, Har­mon. Quelques derniers pré­parat­ifs : « après ça, les gens vont se met­tre à réfléchir, c’est sûr. »

Comme si leur cible était de papi­er, les trois flèch­es que sont Josh, Dena et Har­mon doivent pour­suiv­re leur course une fois passées de l’autre côté. La deux­ième par­tie du film voit les tra­jec­toires diverg­er et s’intérioriser. Cha­cun de leur côté, les trois cama­rades vont devoir com­pos­er avec la nou­velle réal­ité qu’ils ont établie, beau­coup plus trou­ble et dif­fi­cile à inter­préter que la précé­dente.

Corps multi-facettes

Le corps (du per­son­nage, de l’acteur) est sans doute le point nodal du ciné­ma de Kel­ly Reichardt, le lieu où se croisent toutes les facettes de son ciné­ma. D’abord – c’est le ver­sant diurne du film – sous un aspect matéri­al­iste : comme dans ses précé­dents films, la cinéaste se plaît à mon­tr­er le corps dans ses emplace­ments et ses moments les plus banals : les scènes de petit déje­uner, sur les lieux de tra­vail, dans la jar­diner­ie, sont autant de moments où le corps se présente comme inclus dans un envi­ron­nement physique, dans un monde déter­miné face auquel il doit se posi­tion­ner. Pour que cet envi­ron­nement puisse se ren­dre vis­i­ble pour lui-même, il faut cette légère dis­tance entre les corps et les lieux, les corps et l’action, que Kel­ly Reichardt sait instau­r­er et qui détache son film du nat­u­ral­isme. Ceux de Jesse Eisen­berg et Dako­ta Fan­ning sem­blent tou­jours posés dans un décor sans s’y fon­dre, seule­ment à moitié act­ifs, vague­ment présents mais pas tout à fait plongés dans leurs pro­pres mou­ve­ments.

Cette façon de ren­dre vis­i­ble la rela­tion entre corps, espace et per­son­nage prend une autre tour­nure dans le ver­sant noc­turne du film. La nuit, les corps sont traités comme une matière visuelle et le réc­it prend alors pour vecteur ces atmo­sphères som­bres au sein desquelles les vis­ages se font écrans de pro­jec­tion cha­touil­lés par les lumières du monde, prismes par lesquels elles sont dif­frac­tées.

Le diable est dans les détails

Le sus­pense du film repose donc non pas sur des images sur­prenantes ou effrayantes, ni sur un recours à la musique, mais sur l’inquiétant scin­tille­ment de ces vis­ages, sur cette façon de stop­per une scène en sus­pens ou au con­traire, de pro­longer un plan au-delà de sa durée atten­due, et puis sur des détails. Ain­si, cette biche écrasée sur le bord de la route, à l’utérus habité, que Josh fait gliss­er hors de la chaussée. Dis­cor­dance entre la char­ité man­i­feste qui motive son acte et le long crisse­ment des graviers sur lesquels glisse l’animal. Ce liq­uide rouge qui se déverse sur les gran­ulés blanc qui tournoient dans la béton­nière. Ces baguettes de sourci­er qu’une femme tourne vers Josh pour son­der son âme.

Les per­son­nages remar­quent à peine ces détails, aus­si évo­ca­teurs soient-ils pour le spec­ta­teur. Une façon de sug­gér­er encore une cer­taine absence à soi-même. Fig­ures ani­males, végé­tales et minérales pul­lu­lent dans Night Moves − y com­pris au sein même de l’humain. Les per­son­nages croisent ain­si un dis­trib­u­teur de prospec­tus déguisé en vache ou encore des sil­hou­ettes de femmes nues sur­gis­sant d’un bain de vapeur, comme des bêtes sauvages entr’aperçues au détour d’une clair­ière. Eux-mêmes en vien­nent à se com­porter comme des ani­maux piégés, paralysés par la peur ou soudain en proie à des crises de panique. Une façon sans doute pour la réal­isatrice de soulever le para­doxe qu’il y a à vouloir libér­er la nature d’une emprise humaine destruc­trice en asservis­sant les cerveaux d’autrui à ses pro­pres lois, comme si ceux-ci ne fai­saient pas égale­ment par­tie du règne naturel. Mais ce n’est là qu’une inter­pré­ta­tion. Kel­ly Reichardt, elle, a trop de respect envers les spec­ta­teurs de ses films pour leur dire quoi penser.