Réal­isé à la suite de Charu­la­ta, Le Lâche met en scène le même cou­ple d’acteurs et racon­te à nou­veau une his­toire d’amour empêché. Mais celle d’Amit, le scé­nar­iste rongé par le remords, et de Karuna, qui méprise son amant de jeunesse, n’a guère con­va­in­cu la cri­tique lors de sa sor­tie – pas plus que les exégètes[1] d’aujourd’hui, qui ne voient dans cette œuvre « mineure » qu’une « vul­gar­i­sa­tion des per­son­nages et du cadre »[2] du chef d’œuvre qui précède. S’il s’agit bien d’une œuvre brève (un peu plus d’une heure), le plus sou­vent asso­ciée à un moyen-métrage bur­lesque d’une durée iden­tique (Le Saint), Le Lâche est pour­tant un film sin­guli­er dans l’œuvre de Satya­jit Ray. Cette étude des mœurs des « gen­tle­men farm­ers » indi­ens en 1960, loin de l’humanisme auquel le cinéaste nous a habitués, brille en quelque sorte par sa noirceur. Le voy­age orphique de cet homme de ciné­ma au pays des amours mortes, cru­elle expéri­ence de sépa­ra­tion, mérite donc d’être vu pour ce qu’il est : un film som­bre et réal­iste.

Ne te retourne pas

On est frap­pé d’emblée, dans les pre­mières scènes noc­turnes ryth­mées par un jazz mélan­col­ique très améri­cain, par la moi­teur et la triv­i­al­ité d’un décor (une sta­tion ser­vice) man­i­feste­ment emprun­té au film noir. L’heure n’est plus à l’escarpolette, à la cal­ligra­phie ni à la con­tem­pla­tion : l’Inde est mod­erne, ses trans­ports ne sont plus amoureux mais fer­rovi­aires ou auto­mo­biles. Or toute mod­erne qu’elle est l’Inde est à l’arrêt : alors qu’il voy­age dans une province reculée pour ren­dre vis­ite à son beau-frère médecin, Amit, un scé­nar­iste de Cal­cut­ta, tombe en panne de voiture en rase cam­pagne. Il accepte l’hospitalité que lui offre un planteur de thé qui se cherche « de la com­pag­nie », et invite le citadin à pass­er la nuit dans sa vil­la, où l’attend sa femme. Et qui sait quelle matière inédite le scé­nar­iste pour­ra rap­porter de cette incur­sion imprévue dans l’Inde pro­fonde… ? Pour­tant nul drame n’attend Amit, sinon celui d’un passé qui ressur­git bru­tale­ment alors qu’il pénètre dans la vil­la de l’exploitant : Karuna, la femme qu’il a aimée et qu’il a aban­don­née à son sort quelques années plus tôt, est dev­enue l’épouse résignée et ombrageuse de son hôte.

Le mépris

Nul drame en effet dans cette rela­tion tri­an­gu­laire et momen­tanée qui renou­velle celle de Charu­la­ta, et reprend en quelque sorte le réc­it là où le film précé­dent l’avait lais­sé – mais le « cli­max », entre réal­isme et fatum, évoque plutôt Le fac­teur sonne tou­jours deux fois. Ni pas­sion tor­ride ni meurtre toute­fois dans Le Lâche : l’amour ne son­nera pas deux fois pour ce per­son­nage faible, nar­cis­sique (il veut qu’on l’aime encore) et puéril (« par­donne moi mes erreurs »). Le Lâche est une sorte de revers som­bre du lumineux Charu­la­ta, où le per­son­nage de l’épouse présente des simil­i­tudes évi­dentes avec la grande héroïne de l’ennui con­ju­gal et de la volup­té déçue, Emma Bovary (mais que va-t-elle faire de ces som­nifères… ?). À tra­vers son por­trait et celui de son époux médiocre, hilare et alcoolique, Satya­jit Ray trans­met aus­si une vision pes­simiste du chemin par­cou­ru par la société indi­enne depuis les promess­es de la « révo­lu­tion ben­galie », celle qui for­mait l’arrière-fond intel­lectuel plein d’espoirs de Charu­la­ta. Le Lâche actu­alise les con­flits à la fois intimes (ceux des amants séparés par le temps) et col­lec­tifs (Cal­cut­ta qui a fait le choix de la moder­nité, con­tre la cam­pagne con­ser­va­trice) de Charu­la­ta, mais cette « actu­al­i­sa­tion » est un échec : le poète de Charu­la­ta, devenu scé­nar­iste, tra­vaille « seule­ment pour l’argent » ; fig­ure ironique du cinéaste, il ne parvient plus à don­ner vie au passé. Quant à l’épouse, celle qui pub­li­ait sa poésie en 1860 dans Charu­la­ta, toute « artiste » qu’elle est un siè­cle plus tard, elle n’a gag­né aucune autonomie dans l’Inde con­tem­po­raine, où ses études à la fac­ulté des arts l’ont con­duite à la soli­tude d’un mariage raté.

Le Lâche « vul­garise » en effet les décors et les per­son­nages de Charu­la­ta en même temps que le film actu­alise leur sit­u­a­tion sociale et sen­ti­men­tale : incar­nés par les mêmes acteurs dans cette autre « séré­nade à trois » sans joie, les amants se per­dent dans les espoirs menteurs d’une « deux­ième chance », dans des som­meils arti­fi­ciels plus menaçants que libéra­teurs et dans des querelles infructueuses entre Inde mod­erne et Inde éter­nelle… où cela les mèn­era-t-il ?

Notes

Notes
↑1 En français, Hen­ri Mic­ci­ol­lo (1981) et Charles Tes­son (1992).
↑2 Hen­ri Mic­ci­ol­lo, Satya­jit Ray, édi­tions L’Âge d’Homme, Lau­sanne, 1981.