Auteur ultra-con­fi­den­tiel en France (Com­put­er Chess est son pre­mier long-métrage à trou­ver un dis­trib­u­teur), Andrew Bujal­s­ki s’est forgé un nom out­re-Atlan­tique par son rôle moteur au sein du mou­ve­ment « mum­blecore », éti­quette un brin nébuleuse pour un ciné­ma indépen­dant low cost adepte des sacro-saints fonde­ments du film sans le sou : acteurs ama­teurs et pro­fu­sion de dia­logues. Les pre­mières images de Com­put­er Chess appel­lent dans ce sens à une cer­taine méfi­ance, ou du moins à une cer­taine pru­dence, face au risque d’un film poten­tielle­ment trop con­scient de son astuce à con­tourn­er le peu de moyens mis à sa dis­po­si­tion.

Que lais­sent entrevoir ces images ? Un pitch con­ceptuel (à l’aube des 80’s, des ordi­na­teurs s’affrontent lors d’un tournoi d’échecs tenu dans un hôtel), des fig­ures habituelles du ciné­ma améri­cain indé des années 2000 (nerds trente­naires), et une esthéti­sa­tion sur un noir et blanc dont la tex­ture ren­voie à l’image d’une VHS un peu usée[1]. Le film dépasse pour­tant la sim­ple fas­ci­na­tion rétro, tant il exploite pleine­ment le poten­tiel d’étrangeté d’une époque nav­i­gant entre révo­lu­tion tech­nologique et fin des mou­ve­ments hip­pies et New-Age par la con­ver­sion de chaque élé­ment (drogue, libéra­tion sex­uelle, ordi­na­teur, mas­culin­ité de la com­mu­nauté) en scène comique. Car Com­put­er Chess est bel et bien une comédie – désopi­lante, peut-être la plus drôle de ces dernières années –, où la douceur du regard porté sur ces geeks déjà obnu­bilés par leurs machines et si mal à l’aise dans leur capac­ité à inter­a­gir avec autrui se marie à la frénésie bizarre d’une époque acidulée.

Comique inquiet

Mais surtout, et c’est là que le film décolle, la vital­ité comique du film tient au goût pronon­cé de Bujal­s­ki pour les rup­tures de ton — cf l’irruption récur­rente de félins envahissants, loin­tains ancêtres des LOL-cats qui peu­plent aujourd’hui Inter­net. Com­put­er Chess frôle ce titre la per­fec­tion ryth­mique et trou­ve un équili­bre presque mirac­uleux dans la con­struc­tion de son mon­tage et sa ges­tion des dif­férentes sous-intrigues et groupes qui gravi­tent autour du tournoi. Équili­bre d’autant plus fort que si l’humour de Com­put­er Chess ne renie jamais son pen­chant pour la légèreté et la fan­taisie bizarre, il n’en demeure pas moins cou­plé à une sourde inquié­tude et un ver­tige exis­ten­tiel face à l’émergence pos­si­ble d’une intel­li­gence arti­fi­cielle.

En cela, Com­put­er Chess peut être con­sid­éré comme le fils prodigue de Doc­teur Folam­our (l’angoisse d’un monde au bord du précipice) et d’A Seri­ous Man des frères Coen (monde dans lequel rien ne fait de toute façon plus sens). C’est dans l’articulation de ces deux forces con­traires (l’humour et la pro­fonde inquié­tude) qui nour­ris­sent tout un ciné­ma comique de l’angoisse méta­physique (Crimes et Dél­its, After Hours, et plus récem­ment A Seri­ous Man) que Bujal­s­ki ouvre une brèche en assumant jusqu’au bout, et plus ouverte­ment que ses illus­tres prédécesseurs, une supré­matie de l’absurde : ni hasard ni des­tin ne sont à l’œuvre ici, mais seule­ment l’expression des névros­es, mât­inée de frag­ments fan­tas­tiques et psy­chédéliques. En con­férant à la source de l’angoisse (et par exten­sion de la rup­ture de ton – et donc du rire) une dimen­sion plus mod­este et sauvage, Com­put­er Chess dépasse ain­si la sim­ple révéla­tion d’un style ou d’un auteur : en fil­igrane, le film for­mule une propo­si­tion comique d’une audace rare.

Notes

Notes
↑1 Bujal­s­ki a choisi d’utiliser pour ce tour­nage une caméra du début des années 1970, la Sony ATC 32–16.