Il y a tou­jours fort à red­outer d’un film qui s’inspire d’un fait divers : entre la ten­ta­tion d’un sen­sa­tion­nal­isme for­cé­ment racoleur et le risque d’un académisme pom­pi­er, les marges de manœu­vre sont étroites pour les cinéastes qui ten­tent d’adapter à l’écran les soubre­sauts féro­ces et édi­fi­ants du quo­ti­di­en. Pour son pre­mier long, le réal­isa­teur Jean Deni­zot s’est inspiré d’une his­toire qui avait forte­ment mar­qué l’opinion en 2009 : celle de Xavier Fortin, arrêté et jugé après 12 ans de cav­ale avec ses deux enfants, enlevés à leur mère suite à leur sépa­ra­tion en 1997. Fait mar­quant du procès : les deux enfants, devenus ado­les­cents, défendirent ardem­ment leur père à la barre. Celui-ci fut con­damné à deux ans de prison dont 22 mois avec sur­sis mais, ayant déjà purgé deux mois de déten­tion préven­tive, sor­tit libre de la salle d’audience.

Cinéma de gens

Pas de procès ni d’excès de scènes de cours­es-pour­suites dans La Belle Vie : Jean Deni­zot verse plutôt dans un ciné­ma pan­théiste proche d’un Mal­ick ou d’un Jeff Nichols – à ce titre, la superbe pho­to signée Elin Kirschfink éloigne le film du tout-venant de la pro­duc­tion française. Il y a là une ambi­tion formelle qui fait plaisir à voir, un désir de beauté dénué de tout effet de mode et qui n’exclut pas une volon­té de croire en la force du réc­it : bref, Jean Deni­zot fait du ciné­ma, pas un docu-fic­tion pour TF1. Et si le scé­nario reste proche du fait divers duquel il s’inspire, on sait gré au réal­isa­teur de rester à dis­tance de ses effets les plus spec­tac­u­laires sur le plan nar­ratif pour se con­cen­tr­er sur les états d’âme du plus jeune des deux enfants. La référence est on ne peut plus claire : Deni­zot mon­tre dès le début du film le frère aîné en train de lire Huck­le­ber­ry Finn, de Mark Twain… Des rives du Mis­sis­sipi à celles de la Loire, du Nichols de Mud à cette Belle Vie, il n’y a qu’un fil que le cinéaste n’hésite pas à dérouler.

L’âge des possibles

Film d’apprentissage, La Belle Vie com­mence comme un road-movie cam­pag­nard où les trois fugi­tifs (le père et ses deux fils) ten­tent de men­er une vie plus ou moins nor­male mal­gré la clan­des­tinité et la crainte d’être décou­verts par la police ; très vite, le frère aîné (l’excellent Jules Pelissier, passé des plateaux de La Nou­velle Star à ceux du ciné­ma français) se fait la malle pour vivre sa vie. Reste au plus jeune, Syl­vain (Zacharie Chas­se­ri­aud, très bien) de décider s’il désire pour­suiv­re la route avec son père (Nico­las Bouchaud) ou pas. Sa ren­con­tre avec la jeune et jolie Gil­da (Solène Rig­ot) va pré­cip­iter sa déci­sion… Cette par­tie, façon bluette sen­ti­men­tale, est traitée avec beau­coup de finesse et de sen­si­bil­ité, mais elle reste anec­do­tique et éloigne le film de ce qui en est le véri­ta­ble cœur. À quoi sert de fuir, si c’est pour pro­téger une lib­erté illu­soire ? Com­ment quit­ter le foy­er famil­ial pour acquérir son indépen­dance quand ce foy­er n’existe pas, lit­térale­ment ? C’est dans ces con­tra­dic­tions que La Belle Vie émeut le plus : le père, comme le fils, savent qu’ils sont arrivés au bout du chemin, et cette prise de con­science donne au film une note cré­pus­cu­laire que la mise en scène, hum­ble héri­tière d’un John Ford, sait mag­ni­fi­er. La fin, ouverte, splen­dide, offre à son jeune per­son­nage une piste qui mène à tous les pos­si­bles. On aimerait bien encore l’y suiv­re, un petit peu.