Après les repris­es en salles de Mort d’un cycliste de Juan Anto­nio Bar­dem et de La Chas­se de Car­los Saura, Tamasa Dis­tri­b­u­tion con­tin­ue de remet­tre en lumière des pièces d’une péri­ode ambiguë du ciné­ma espag­nol, les années 1950–60. Alors que la cen­sure fran­quiste veil­lait, ces films et quelques autres, influ­encés par le néoréal­isme ital­ien (les copro­duc­tions avec l’I­tal­ie n’é­taient pas rares), la défièrent en for­mu­lant sub­tile­ment, à défaut d’une cri­tique ouverte du régime, celle des fonde­ments de la société bour­geoise qui le soute­nait. C’est l’époque où l’ex­ilé Luis Buñuel revint hanter avec fra­cas son pays natal avec le sul­fureux Virid­i­ana. Si le couperet pou­vait tomber plus ou moins lour­de­ment sur ces actes de sub­ver­sion, ceux-ci étaient sou­vent sauvés de l’é­touf­fe­ment par leur notoriété dans les fes­ti­vals inter­na­tionaux. Voici donc ressor­ti l’un d’en­tre eux, le cor­rosif El Ver­dugo (Le Bour­reau) de Luis Gar­cía Berlan­ga, cinéaste qui par ailleurs col­lab­o­ra plusieurs fois avec Bar­dem.

La dictature jusqu’à l’absurde

Cor­rosif, Le Bour­reau l’est parce que son action se fait dans la durée, farce macabre dont l’hu­mour jamais relâché se fait per­fide pour devenir de plus en plus amer. Le nom du titre est à pren­dre au sens pro­pre : il s’ag­it bien de l’exé­cu­teur des hautes œuvres — le gar­rot — de la cour de jus­tice de Madrid, poste suc­ces­sive­ment occupé par deux per­son­nages. La séquence d’ou­ver­ture nous présente le pre­mier sor­tant de la prison où il vient d’ac­com­plir sa besogne : Amadeo, petit vieux à béret, affa­ble et d’ap­parence tout à fait anodine (joué par l’ex­cel­lent José Isbert), cau­sant for­mal­ités de paiement et évo­lu­tion des mœurs, à tel point que même sa sacoche de tra­vail pour­rait aus­si bien con­tenir des out­ils de plom­bier. Soit l’im­age d’un arti­san zélé et bien fréquentable, faisant mine d’ig­nor­er le mélange de répul­sion (pour le rôle qu’il endosse) et de fas­ci­na­tion (pour la mort qu’il admin­istre) qu’il inspire partout où il passe, même chez ses proches col­lab­o­ra­teurs.

Le Bour­reau n’est pas seule­ment le por­trait d’un homme attaché à bien faire son hor­ri­ble tra­vail, mais aus­si celui d’une société gan­grenée par cet indé­fectible com­pagnon du con­ser­vatisme rétro­grade qui la sous-tend : la honte, y com­pris celle de ses pro­pres stig­mates. Car­men, la fille d’A­madeo, dés­espère de trou­ver un mari, les hommes fuyant quand ils appren­nent qui est son père. Et il y a José Luis (ren­du pathé­tique et déchi­rant par Nino Man­fre­di), céli­bataire vivant chez son frère et son infecte belle-sœur, et que son tra­vail de fos­soyeur n’aide pas non plus à trou­ver l’amour. Les jeunes pes­tiférés se ren­con­trent et se plaisent, à la faveur des rela­tions de tra­vail des deux hommes ; mais le bon­heur sincère ne sera pas au ren­dez-vous, la pres­sion sociale empoi­son­nant les per­spec­tives de cha­cun. Soumise aux impérat­ifs soci­aux, Car­men pousse José Luis à un mariage rapi­de pour offi­cialis­er leur union et surtout l’en­fant qu’elle porte déjà. Mais le pire éch­e­lon est franchi peu de temps après : pour con­serv­er l’ap­parte­ment qu’A­madeo et le cou­ple ont obtenu en trichant sur leurs con­di­tions d’éli­gi­bil­ité, José Luis, plus que jamais pris au piège par sa femme et son beau-père, est con­traint à repren­dre le sin­istre poste de ce dernier à présent à la retraite. Lui qui rêvait d’aller exercer la mécanique en Alle­magne se voit peu à peu, mal­gré de vaines ten­ta­tives de fuite, enchaîné à une con­di­tion de servi­teur dic­tée par une société où le sens du devoir n’est que le par­avent d’une hypocrisie sans lim­ites.

Bourreau, victime et complice

L’ironie amère du con­stat sur l’iniq­ui­té du sys­tème ne saurait assur­er à elle seule la force dénon­ci­atrice du Bour­reau. Celle-ci tient dans l’hon­nêteté du regard jamais ver­rouil­lé, tou­jours atten­tif à l’hu­main, de Luis Gar­cía Berlan­ga. Sa caméra se tient à hau­teur d’homme, explo­rant l’e­space dans des plans con­fi­nant sou­vent au plan-séquence pour suiv­re fidèle­ment les mou­ve­ments des hommes comme pour embrass­er d’un coin à l’autre le petit théâtre de l’ab­surde qui se joue. Elle n’op­prime jamais ses per­son­nages, ni ne les rend ridicules, ni ne fait val­oir une hypothé­tique supéri­or­ité sur eux, mais ne perd pas une miette de leurs sima­grées qui, si drôles qu’elles puis­sent être, n’en par­ticipent pas moins à un révoltant état des choses. Il y a dans ce regard l’év­i­dente human­ité de celui qui recon­naît ses sem­blables, mais peu de bien­veil­lance (ce sen­ti­ment légère­ment sur­plom­bant et ouvrant la voie vers la con­de­scen­dance) et encore de com­plai­sance.

Ain­si José Luis, le vrai pro­tag­o­niste du film, n’est-il pas épargné. Si le sec­ond bour­reau est à la fin une vic­time, c’est surtout de la con­fronta­tion de sa pro­pre lâcheté à un sys­tème qui n’a cure de ses ater­moiements. José Luis n’a rien du courageux opposant à la peine cap­i­tale : s’il refuse — en vain — de suc­céder à Amadeo, ce n’est pas par con­vic­tion, mais par un dégoût pas dif­férent de celui qui pousse les hon­nêtes gens à éviter le bour­reau et sa famille — parce que comme les autres, il ne veut pas se salir les mains. Et quand ses cris de protes­ta­tion ne suff­isent pas, il ne lui reste que de minables excus­es, sup­pliques et ten­ta­tives de fuite, tan­dis que son machi­avélique beau-père le retient par des promess­es en l’air (“ils vont le graci­er”, “tu pour­ras démis­sion­ner une fois sur place”, etc.).

Le nœud coulant

Plus que par le car­can social, le jeune homme est con­damné par sa pro­pre mol­lesse, écla­tante quand on passe d’une séquence de protes­ta­tion à une suiv­ante où il prof­ite sans ver­gogne des avan­tages de son nou­veau statut, son bel apparte­ment, son voy­age à Majorque (alors qu’un con­damné l’y attend) — deux séquences enchaînées par un rac­cord cut mar­quant sans pitié la con­tra­dic­tion de ces atti­tudes. Au fond, le sort de José Luis rap­pelle un peu celui de Josef K. dans Le Procès de Kaf­ka, en tout cas dans l’adap­ta­tion du roman par Orson Welles. Trop com­pro­mis avec leurs sys­tèmes respec­tifs pour espér­er échap­per aux des­tins que ceux-ci leur réser­vent, Josef K. et José Luis ne peu­vent man­i­fester leur dés­ap­pro­ba­tion que par de pathé­tiques bras­sages d’air. La loi est formelle et impi­toy­able : un nœud coulant ne se resserre que sous le poids du pen­du. Et la bien­veil­lance hyp­ocrite de l’or­dre social de l’ac­com­pa­g­n­er jusqu’à la fin, avec une ironie cru­elle. Tan­dis qu’à Majorque on le traîne hys­térique jusque dans la cour où il officiera quoi qu’il en coûte, son cha­peau de touriste tombe à terre ; fatale­ment, au dernier moment, alors qu’il a dis­paru du plan avec le con­damné comme s’il l’avait rejoint, quelqu’un a l’idée saugrenue de retourn­er ramass­er le cou­vre-chef pour le lui ren­dre.

Réquisi­toire con­tre la peine de mort ? Le Bour­reau est plus fin que cela : il resitue cette pra­tique comme un rite défendu par l’or­dre établi, en dépit de l’hu­man­ité et du bon sens. Attaque con­tre la société fran­quiste ? Là encore, si celle-ci est réelle (même l’Église en prend pour son grade, avec cet aumônier de prison por­tant d’in­quié­tantes lunettes noires), la lec­ture par le prisme de l’ac­tu­al­ité ne suf­fit pas. Les turpi­tudes et la com­pro­mis­sion du peu­ple aspi­rant à l’or­dre, sa lâcheté face à l’év­i­dence de celles-ci : dif­fi­cile de ne pas y voir des stig­mates de toute société empreinte de cer­ti­tudes bour­geois­es, qu’elle soit démoc­ra­tique ou autori­taire. Le film de Gar­cía Berlan­ga s’ex­trait ain­si du con­texte qui l’a sus­cité pour témoign­er d’un mal social qui nous inter­roge tous.