Avec Mar­tin Six­smith, politi­cien déchu con­ver­ti au jour­nal­isme, Philom­e­na Lee part sur les traces d’un passé trau­ma­tique pour retrou­ver son fils naturel, ven­du dans les années 1950 à de rich­es Améri­cains par des religieuses. Steve Coogan pro­duit, co-écrit et inter­prète le rôle prin­ci­pal de ce mélo­drame d’investigation, mis en scène par Stephen Frears. Inspiré par l’enquête du vrai Mar­tin Six­smith (The Lost Child of Philom­e­na Lee), le film joue la carte du road movie sin­ueux et flirte avec une émo­tion doucereuse, mais évite la sim­ple dénon­ci­a­tion offusquée.

Choc des mondes

L’âge, le milieu social, le niveau d’études, les tra­di­tions cul­turelles, la reli­gion sont autant de points qui sépar­ent Philom­e­na (Judi Dench) et Mar­tin (Steve Coogan). L’Irlandaise pieuse et com­patis­sante bous­cule mal­gré tout le Lon­donien oppor­tuniste et cynique. Mar­tin n’hésite pas à com­par­er les sœurs du cou­vent où Philom­e­na a accouché aux Mag­da­lene Sis­ters (Peter Mul­lan, 2001) et s’irrite de la gen­til­lesse et de la cré­dulité sans bornes de la vieille femme. Au-delà des dia­logues piquants, la dynamique du film repose pour­tant sur les réac­tions imprévis­i­bles de Philom­e­na. Si elle s’offusque de la rudesse de Mar­tin avec le petit per­son­nel dans les hôtels et restau­rants, elle n’est en rien désta­bil­isée en décou­vrant l’homosexualité de son fils. Judi Dench excelle dans l’interprétation d’un être ambiva­lent, dont la can­deur et la fragilité appar­entes cachent une force tran­quille. Face à elle, Steve Coogan évite le caboti­nage pour endoss­er le rôle ingrat de sim­ple con­tre­point. L’équilibre de ce duo parvient à tem­pér­er l’intensité d’un mélo­drame où l’émotion évite de justesse de dégoulin­er.

Aventure intérieure

De fac­ture clas­sique, Philom­e­na fait la part belle aux bons sen­ti­ments dans de beaux paysages. On y retrou­ve la flam­boy­ance des décors ruraux de Tama­ra Drewe sous le regard de Stephen Frears. Son tra­vail de com­mande prend l’aspect d’une copie sage au ser­vice du scé­nario de Coogan, où la recherche d’un fils per­du devient vite le pré­texte d’un voy­age intro­spec­tif pour deux âmes per­dues. Mar­tin et Philom­e­na sont tous deux les pro­duits d’un con­di­tion­nement social et cul­turel que leur épopée com­mune tend à bris­er. Au con­tact de Mar­tin, Philom­e­na explore certes le vaste monde, mais parvient surtout à se libér­er du secret, à dépass­er sa cul­pa­bil­ité tenace de mère-fille et à faire le deuil d’un passé tron­qué, même si la con­clu­sion de son his­toire n’est pas celle qu’elle espérait. De son côté, Mar­tin décou­vre non seule­ment la cru­auté passée des cou­vents irlandais et les affres de la con­di­tion fémi­nine, mais apprend aus­si à con­sid­ér­er ses inter­locu­teurs au-delà de l’intérêt qu’ils peu­vent con­stituer pour sa car­rière vac­il­lante. Et, au fil des séquences, la naïveté change de camp et l’empathie con­t­a­mine…

Tou­jours sur la corde raide du sen­ti­men­tal­isme, Philom­e­na parvient pour­tant à ne jamais vac­iller. Ain­si l’épopée mémorielle s’affirme comme un voy­age inéluctable vers l’apaisement. La capac­ité au par­don de Philom­e­na Lee sauve le film de la mièvrerie, en mon­trant la résis­tance insoupçon­née d’un être dont la noblesse de cœur devient une arme. De retour en Irlande, quand Mar­tin s’énerve et s’agite vaine­ment, Philom­e­na, silen­cieuse, accuse d’un regard triste. La vengeance n’a plus de sens, la messe est dite.