Avec l’avène­ment des trucages numériques général­isés, le bes­ti­aire fan­tas­tique a été diverse­ment mal­mené. Lorsque La Cité des ténèbres dévoile ses pre­mières séquences, on se sent plutôt ras­suré : foin des récupéra­tions débiles (les Twi­light) ou asep­tisées (les Under­world) – cette nou­velle saga pour ados sem­ble repos­er sur des bases solides. Tout va bien, et le mys­tère s’in­stalle de façon con­va­in­cante… jusqu’à ce que les hor­mones débar­quent. Quelle erreur ! Nous voilà bien en présence d’un teen-movie école Twi­light, avec tri­an­gle amoureux à peine pub­ère et romance col­orée façon Har­le­quin.

Dès lors, c’est la déban­dade formelle. La réso­nance crédi­ble de son univers échappe à Har­ald Zwart, qui mul­ti­plie les erreurs de script “à la Har­ry Pot­ter” – où rythme et cohérence sont sac­ri­fiés sur l’au­tel de la fidél­ité inébran­lable au matéri­au d’o­rig­ine. Oubliée égale­ment, la majesté du monde caché que l’on a décou­vert dans les pre­mières séquences en com­pag­nie de Clary Fray (Lily Collins), la jeune prodi­ge mag­ique qui s’ig­no­rait et dont les dons sur­na­turels se révè­lent for­mi­da­bles et dan­gereux. Le monde par­al­lèle, au départ dépeint comme une société de l’om­bre et de la marge où vivent toutes sortes de créa­tures, se résume vite à un huis-clos dans une école de magie entre les murs de laque­lle, c’est tout de même bien pra­tique, objets per­dus, per­son­nages dis­parus et enne­mis insoupçon­nés se révè­lent avec régu­lar­ité.

Au moins nous épargne-t-on la lourde sym­bol­ique sex­uelle à laque­lle on aurait pu s’at­ten­dre – pour­tant, on n’en est pas passés loin : en pleine crise d’ado­les­cence, notre héroïne des­sine partout, instinc­tive­ment, le sym­bole, la rune, que l’on peut voir sur l’af­fiche. Rap­pelons-nous nos cours de biolo­gie… hm, oui, ça ressem­ble bien à la représen­ta­tion d’une vul­ve et deux trompes de Fal­lope styl­isées. Est-ce pour cela que la mère de notre héroïne, refu­sant de la voir grandir, ne lui révèle rien de son héritage ? Mais non. Pour par­faite­ment nunuche qu’elle soit, Clary Fray ne sem­ble pas étrangère à son pro­pre corps – voilà qui nous repose du puri­tanisme déli­rant de la saga Twi­light.

Pour le reste, la belle et son copain restent par­faite­ment tartes, au fil de moult erreurs de script, tout en voy­ant s’ou­vrir un monde rem­pli de magie, créa­tures et con­cepts nar­rat­ifs dont per­son­ne ne sem­ble avoir cure. Tout cela n’est donc là que pour servir de canevas à la pro­gres­sion du drame sen­ti­men­tal joué entre une ado et ses deux pré­ten­dants, cha­cun représen­tant un monde dif­férent, ici celui des humains et des “chas­seurs d’om­bres”. Décidé­ment, après J.K. Rowl­ing et Stephe­nie Mey­er, il sem­ble que le réser­voir d’o­rig­i­nal­ité soit bien épuisé…

Ô, mal­heureuse jeunesse ! Pourquoi faut-il qu’on te prémâche une mytholo­gie plate et sans enjeux, énième itéra­tion des mêmes fadais­es ? Tu veux des per­son­nes-mod­èles, des rêves d’héroïsme et de romance, qu’on te dise que tu peux être dif­férente, spé­ciale, unique – tu veux que la fic­tion te dise tout ça ? Fouille la pous­sière, exhume les films et les livres d’an­tan – c’est la pre­mière des aven­tures qu’il te fau­dra entre­pren­dre : échap­per aux pièges d’une fic­tion pré­ten­du­ment mod­erne qui se fout de toi.