Peu importe que ce Karaté Kid-là se soit mis au kung-fu — plus hype. Ou que l’en­tre­prise ait des airs de place­ment de pro­duit : vues impren­ables de la Cité inter­dite et de la Grande Muraille avec l’ap­pui du gou­verne­ment chi­nois, copro­duc­teur via la société Chi­na Film Group ; pour­suite du CV du petit Jaden Smith dont les par­ents Will et Jada cha­peau­t­ent con­scien­cieuse­ment la car­rière depuis À la recherche du bon­heur… Mal­gré ces quelques signes extérieurs de cal­cul mar­ket­ing, ce remake réac­tu­alise la fable d’ap­pren­tis­sage orig­inelle avec une hon­nêteté et une con­science de ses enjeux qui finis­sent par emporter le morceau.

Qui est l’étranger ?

Que, dans un film de sport (en l’oc­cur­rence de sport de com­bat, remis récem­ment au goût du jour avec Rocky Bal­boa, Nev­er Back Down, Fight­ing, jusqu’à ce Karaté Kid), l’ap­pren­tis­sage prenne au moins autant d’im­por­tance que la com­péti­tion elle-même, ce n’est bien sûr pas très orig­i­nal. Le pre­mier Karaté Kid, réal­isé en 1984 par John G. Avild­sen (l’homme du pre­mier Rocky), applique même l’ax­iome de façon assez rad­i­cale. La com­péti­tion de karaté qui le con­clut y est mise en scène avec une brièveté et une sécher­esse qui la ren­dent bien dérisoire au regard de ce qui la précède : les longues heures d’en­seigne­ments détournés et scénique­ment comiques prodigués au jeune Daniel, exilé du New Jer­sey en Cal­i­fornie, par l’ex­cen­trique maître Miya­gi. Le film d’Av­ild­sen tient surtout à cette notion d’ex­il trans­for­mé en échap­pa­toire un brin fan­tai­siste à une banal­ité oppres­sante : un jeune Ita­lo-Améri­cain déplacé con­tre son gré aux côtés d’une mère cas­tra­trice, en butte aux brimades de jeunes et vio­lents pra­ti­quants de karaté, trou­ve sa matu­rité et de nou­veaux hori­zons au con­tact d’un vieux Japon­ais aux allures de Maître Yoda.

L’as­tuce pre­mière du remake de 2010 pour se démar­quer de son orig­i­nal est de se dépar­tir au mieux des tics de car­ac­téri­sa­tion exo­tique qui, en 1984, menaçaient de faire de la cul­ture japon­aise un sim­ple gad­get diver­tis­sant. Cela part de pas grand-chose, comme le seul fait que le petit futur appren­ti et sa mère quit­tent les États-Unis pour la Chine où ils sont appelés à rester. Sur ce nou­veau ter­rain, ce sont eux les créa­tures exo­tiques, et le film s’at­tarde per­tinem­ment sur l’in­com­préhen­sion mutuelle qui pèse sur les rela­tions des nou­veaux venus à leur pays d’ac­cueil, surtout le car­ac­tère déplacé et choquant des obsti­na­tions con­tra­dic­toires de la mère et du fils (l’une à se pré­cip­iter sans recul vers cette nou­velle cul­ture, l’autre à s’en­fer­mer dans son statut d’ex­ilé et d’ex­clu). L’idée direc­trice à l’œu­vre dans le film est de se resser­rer autour de l’en­jeu dra­ma­tique de la sit­u­a­tion du garçon, livré à lui-même sans vrai sou­tien (ni de ses voisins autochtones ni de ses proches), surtout prompt à se laiss­er vivre et à s’ac­com­mod­er molle­ment de sa souf­france.

Dégraissage

Dès lors, l’en­jeu de la ren­con­tre du héros avec un maître d’art mar­tial sor­ti de nulle part ne touche plus seule­ment à une revanche sur les brimades subies ou à un pas­sage à la matu­rité (le petit a encore du chemin à faire sur ce point), mais avant tout à une reprise de con­science de soi, de son corps et de son atti­tude face à la vie. Aux exer­ci­ces ménagers fas­ti­dieux et d’or­dre bour­geois cen­sés incul­quer les mou­ve­ments du karaté dans le film de 1984 (laver une voiture, pein­dre une palis­sade, “wax on, wax off”…), le scé­nario de 2010 sub­stitue les sim­ples gestes de lâch­er, ramass­er et enfil­er une veste, gestes a pri­ori encore plus nég­lige­ables, mais aux­quels l’en­traîne­ment hors normes s’ap­plique à don­ner un sens au-delà de la tech­nique, inci­tant l’élève à en pren­dre con­science et à réalis­er l’im­por­tance de ne pas baiss­er les bras, se tenir debout et faire face. Pour ren­dre ain­si encore plus prég­nante la lutte du garçon pour exis­ter, le remake dégraisse quelque peu son matéri­au d’o­rig­ine, quitte à sac­ri­fi­er la part comique la plus bouf­fonne et datée au prof­it d’un humour plus froid et plus dis­cret, quitte à mon­tr­er Jack­ie Chan dans un de ses rôles les plus sobres, en mode pince-sans-rire assumant comme rarement sa cinquan­taine en maître vieil­lis­sant et usé. Para­doxale­ment (ou non), c’est bien la dimen­sion du com­bat physique, déf­i­ni­tion du genre du film, qui prof­ite de cette évo­lu­tion dans la dimen­sion intime qui lui donne son sens : traitée avec plus d’emphase et d’en­train que chez Avild­sen, la com­péti­tion finale porte plus explicite­ment l’en­jeu de la réso­lu­tion du drame intime du héros, et la fin atten­due n’en touche que plus encore.