Man­hat­tan. La fumée s’échappe des grat­te-ciels et se dis­perse dans l’air glacial de l’hiver new-yorkais. Sur une musique sym­phonique signée Marc Mad­er : Wall Street. En une suc­ces­sion de plan fix­es, la caméra saisit une foule com­pacte, somme d’individus marchant à l’unisson, le pas décidé, le regard vide. Puis un pre­mier choc, comme une légère per­tur­ba­tion dans cette mécanique bien huilée : deux hommes d’affaires con­voitent le même taxi, en vien­nent aux mains, et bien­tôt la bagarre grossit… jusqu’à ce qu’un cut vio­lent nous mène dans un nou­veau décor. Green­wich Vil­lage : en marge des mag­a­sins clin­quants de la 5e avenue, sur un rythme désor­mais jazzy et syn­copé, un sans-abri pousse un cad­die et de son pas trébuchant nous guide le long de la chaussée, du ter­rain de bas­ket où jouent quelques gamins à d’autres sans-abris lut­tant con­tre le froid, jusqu’à ce bout de trot­toir où offi­cient une poignée d’artistes de rue, de ven­tril­o­ques, de jon­gleurs et de car­i­ca­tur­istes.
Deux mon­des étanch­es. Deux séquences d’ouverture dans lesquelles Side­walk Sto­ries prend son impul­sion pre­mière, appo­si­tion presque choquante de deux réal­ités, le New York rêvé des class­es aisées d’un côté, celui des sans abris lais­sés à eux-mêmes dans le froid de l’hiver de l’autre.

Un film résolument de son temps

Drôle de pépite que Side­walk Sto­ries, con­te moral, hom­mage au ciné­ma de Chap­lin et radio­scopie sans con­ces­sion de l’envers peu glo­rieux du rêve améri­cain : une pau­vreté invis­i­ble et indi­ci­ble, à laque­lle le réal­isa­teur va se charg­er de don­ner un vis­age et, para­doxale­ment… une voix. En 1989, vingt ans avant The Artist, Charles Lane, alors jeune réal­isa­teur de 26 ans, prend le pari fou de tourn­er en deux semaines, dans les rues de New York enneigées en plein mois de févri­er, un film muet, en noir et blanc, sans même un inter­titre. Sélec­tion­né à la Quin­zaine des réal­isa­teurs en 1989, Side­walk Sto­ries est rapi­de­ment tombé dans l’oubli. Deux décen­nies plus tard, le film que l’on décou­vre cet automne grâce aux efforts con­joints de Car­lot­ta, du CNC et de la Ciné­math­èque de Bologne est une œuvre auda­cieuse, un hom­mage aux pio­nniers du ciné­ma qui évite pour­tant l’écueil du pas­tiche nos­tal­gique. Le film joue des référents pour mieux nour­rir un geste ciné­matographique résol­u­ment de son temps, pré­cis, néces­saire.

Faire entendre

Para­doxe trou­blant, qui fait la sin­gu­lar­ité de la démarche de Lane : faire silence pour don­ner à enten­dre, que s’estompe le bruit de la rue et qu’y sur­gis­sent des voix dev­enues inaudi­bles ; user de la fic­tion, d’un équili­bre tou­jours déli­cate­ment main­tenu entre ten­dresse et humour, pour appren­dre à voir, édu­quer l’œil, le guider jusqu’à une réal­ité devant laque­lle il passe sou­vent sans s’arrêter. Au cen­tre du réc­it, un jeune artiste de rue sans le sou, joué par Charles Lane lui-même, recueille une petite fille dont le père vient d’être assas­s­iné, et essaie tant bien que mal de s’occuper d’elle. Si la trame nar­ra­tive est une cita­tion lit­térale de Chap­lin, le film joue d’un va-et-vient per­ma­nent entre l’hommage au ciné­ma muet et des codes esthé­tiques qui inscrivent l’œuvre dans son temps de tour­nage. À des séquences bur­lesques (l’artiste joué par Lane se fait malmen­er par un car­i­ca­tur­iste plus âgé… qui fait pra­tique­ment le dou­ble de sa taille ; un après-midi au bac à sable se trans­forme en entraine­ment de boxe, dans une séquence qui con­voque assez lit­térale­ment le Kid) suc­cè­dent des plans qua­si-doc­u­men­taires : lorsque le per­son­nage joué par Charles Lane voit l’immeuble qu’il squat­tait détru­it, et cherche dans les rues et les couloirs du métro un abri pour pass­er la nuit, la fic­tion s’efface pour laiss­er place à un monde que le cinéaste saisit soudain d’un geste frontal.

Dans un dédale de rues, de référents filmiques qui s’entrechoquent, Charles Lane guide le regard jusqu’à cet instant où l’innocence s’achève. Un grand silence, et puis soudain, le son, et quelques mots artic­ulés. Au creux de la nuit, le film se clôt sur une suc­ces­sion de por­traits sonores, sans-abris filmés au vol dans les rues de New York. Aux reproches qu’on lui fit au sujet de cette fin à la sor­tie du film, Charles Lane répon­dit qu’il n’avait pas le souhait de plaire. Pour ne pas laiss­er poindre, au bout de la fic­tion, la ten­ta­tion d’y voir le monde et de s’y trou­ver con­fort­able.