Mangez des navets, donc, mais ne comptez pas trop sur le film de Lee Fulk­er­son pour éclair­er votre lanterne ali­men­taire. Ce méli-mélo de reportages bas de gamme et d’in­stan­ta­nés pam­phlé­taires à la Michael Moore mène irrémé­di­a­ble­ment au déverse­ment de con­fu­sions, d’er­reurs et de sim­plisme où la per­son­nal­ité du réal­isa­teur et son expéri­ence indi­vidu­elle sont érigées en exem­ple d’une part et en loi uni­verselle de l’autre.

Le terme de non-fic­tion, dans la caté­gori­sa­tion anglo-sax­onne, se fait le relais de la mul­ti­plic­ité et de la cir­cu­lar­ité des formes doc­u­men­taires qui envahissent grand et petit écrans. Elle prend en compte notam­ment les formes hybrides comme celle de La San­té dans l’assi­ette : très éloigné du doc­u­men­taire clas­sique qui développe une représen­ta­tion du réel par le regard, par la recherche visuelle, le curieux mélange orchestré par Lee Fulk­er­son se révèle non seule­ment être d’une plat­i­tude absolue, d’une laideur par­fois choquante, mais égale­ment d’une impré­ci­sion à pleur­er qui frôle régulière­ment l’inex­ac­ti­tude. Notre ami réal­isa­teur néo­phyte a quinze kilos à per­dre selon son médecin. Après nous avoir assail­lis de graphiques à la mode Pow­er­point (du rouge passé, du jaune poussin, des courbes noires lyriques et enchanter­ess­es) et de séquences caméras à l’é­paule cen­sées mimer le par­cours de l’au­teur, nous voici donc au moment des pre­miers con­stats : les légumes verts sont bons pour la san­té, et il ne faut pas trop manger de pro­téines ani­males. La décou­verte est révo­lu­tion­naire et le «wake up call» de Fulk­er­son sem­ble avoir fonc­tion­né, dans le sens inverse de son jumeau télévisé Mor­gan Spur­lock (Superzise Me, en 2004), mais avec la même obses­sion de sa pro­pre per­son­ne et de la légiti­ma­tion per­ma­nente d’un tra­vail bâclé.

Out­re la laideur des graphiques (dont on ne nous donne d’ailleurs jamais la source), l’ab­sence totale de mise en espace des lieux et des êtres, unique­ment là pour apporter de l’eau au moulin sen­sa­tion­nel de Fulk­er­son, on note une ten­dance extrême­ment désagréable au résumé. Au pro­gramme donc : une petite syn­thèse de trente sec­on­des sur l’his­toire de la médecine, pen­dant laque­lle on passe d’Hippocrate à la moder­nité uni­ver­si­taire améri­caine ; deux «spé­cial­istes» ‑dont l’ap­par­te­nance au «départe­ment sci­en­tifique le plus pres­tigieux» suf­fit à définir le statut- qui appuient des rac­cour­cis effrayants ‑sur le cholestérol notam­ment ; et surtout des con­tre­points insen­sés voire mal­sains (le plaisir vis­i­ble que le réal­isa­teur prend à filmer les corps adipeux alors qu’il maigrit, la mon­tée en épin­gle des deux médecins géni­aux qui décou­vrent «avant tout le monde» la magie des fibres…). Fulk­er­son, cri­tique auto-proclamé du mode de vie et de cui­sine améri­caine, se dés­espère d’une telle con­som­ma­tion alors que l’Asie meurt de faim (sic) et que le can­cer, fléau mod­erne, découle logique­ment de cette mal­bouffe (sic). Isolant le fac­teur ali­men­taire comme cause de tous les tra­vers soci­aux et san­i­taires, notre homme au régime ne nuance jamais son aveu­gle­ment : il bal­aye sans autre forme de procès les con­flits économiques éventuels entre les indus­tries agro-ali­men­taire et phar­ma­ceu­tiques parce que cha­cun ne veut «que le meilleur pro­duit pour la san­té».

On l’au­ra com­pris, cet ersatz de séquence télévisée qui se donne les apparences de l’é­tude nutri­tion­nelle et com­porte­men­tale ne con­tient aucun intérêt ciné­matographique ou sci­en­tifique. Il mon­tre cepen­dant à quel point la dis­tri­b­u­tion des non-fic­tions est soumise aujour­d’hui à la recherche du petit scan­dale, du petit effet, loin de la pré­ten­tion de faire hon­neur à la mul­ti­plic­ité des pos­si­bil­ités formelles qu’of­fre aujour­d’hui la non-fic­tion.