Cecil Gaines est un témoin priv­ilégié de l’histoire con­tem­po­raine : il a offi­cié durant sept prési­dences – nous n’en ver­rons réelle­ment que cinq – en tant que major­dome à la Mai­son Blanche. C’est aus­si un Noir améri­cain, né dans les champs de coton du Sud où il a vu son pro­pre père se faire assas­sin­er par son employeur blanc, avant de par­tir de son côté pour Wash­ing­ton et « servir », d’abord dans un palace, puis dans la demeure prési­den­tielle. Le Major­dome tente, ain­si, deux grands écarts : faire tenir en un seul film à la fois un résumé de toute l’histoire con­tem­po­raine améri­caine (par le prisme du Bureau ovale), et un résumé de toute la lutte pour la libéra­tion des Noirs (par le prisme d’une famille dont chaque généra­tion con­stitue un chapitre de l’histoire des civ­il rights).

Une entreprise aussi ambitieuse que diminuée

C’est cette vaste entre­prise de péd­a­gogie qui fait du Major­dome un pro­jet essen­tielle­ment grotesque, qui n’a que le temps de saisir les boule­verse­ments his­toriques sous forme d’instants, de saynètes d’un plus grand tableau qui serait l’hagiographie d’un pays, les États-Unis, et d’une fig­ure semi-divine, le Prési­dent. Ain­si se trou­vent vignettées l’assassinat de Kennedy [1] (une dizaine de min­utes), la guerre du Viet­nam (pas mieux), la démis­sion de Richard Nixon (un plan), où Lee Daniels vis­ite l’histoire comme on vis­it­erait un musée en courant, jetant des coups d’œil vague­ment curieux aux man­dats tra­ver­sés. La ques­tion de l’émancipation des Noirs, essen­tielle­ment struc­turée autour de la rela­tion entre un père bien rangé (For­est Whitak­er) et son fils mil­i­tant du Black Pan­ther (David Oyelowo), n’en est pas moins car­i­cat­u­rale : Lee Daniels con­sacre une intariss­able énergie à faire du « nègre de mai­son » (ain­si qu’ils sont appelés dans les rich­es pro­priétés du Sud) une image de libéra­tion en refu­sant de voir qu’elle cumule tous les attrib­uts de la ser­vil­ité.

À l’arrivée, dif­fi­cile de déter­min­er quel ver­sant du film est la toile de fond de l’autre. Avançant con­join­te­ment, prési­dence et mou­ve­ment des civ­il rights se font les deux points car­dinaux de la con­tem­po­ranéité poli­tique améri­caine. Le Major­dome pose ain­si l’empreinte d’un imag­i­naire col­lec­tif, bru­tale­ment matéri­al­isé par une saisie de l’histoire qui est à rap­procher de l’écriture automa­tique. Chaque don­née poli­tique se trou­ve ramenée à une image-réflexe, un sou­venir prég­nant ; ain­si se voient d’ailleurs tout bon­nement évac­ués deux prési­dents déjà dis­sous dans l’amnésie générale (Ger­ald Ford et Jim­my Carter). La prési­dence de Barack Oba­ma appa­raît alors comme le salut du film, la ren­con­tre paci­fiée de ses deux sil­lages con­tra­dic­toires. Ver­sant lit­térale­ment dans le fanatisme – Cecil Gaines, vieil­lard et veuf, fond en larmes devant l’annonce des résul­tats en 2008 –, le final du Major­dome nous rap­pelle à quel point l’écriture de l’histoire au ciné­ma n’est jamais mieux prise en défaut que dans son écri­t­ure du présent : l’agenouillement aveu­gle sur lequel le film s’achève vaut pour preuve de son sim­plisme général­isé.

Notes

Notes
↑1 Il faudrait d’ailleurs se deman­der pourquoi les deux films améri­cains se pro­posant de représen­ter cette année l’assassinat d’un prési­dent ont sys­té­ma­tique­ment écarté l’image même de cet assas­si­nat, dis­simulée dans une ellipse. On ne ver­ra pas plus la mort de John F. Kennedy qu’on ne vit celle d’Abraham Lin­coln chez Steven Spiel­berg. Refoulé trau­ma­tique ?