Sur une thé­ma­tique rebattue (la descente aux enfers d’un flic bor­der­line), Oren Mover­man com­pose un por­trait net­te­ment plus élaboré que la moyenne, co-signé par le maître du noir made in LA, James Ell­roy. Une spi­rale dés­espérée et étouf­fante dont la clau­di­ca­tion et les stases peu­vent désori­en­ter ou dés­ap­point­er les ama­teurs d’intrigue poli­cière, mais intro­duisent une tonal­ité sin­gulière dans sa nar­ra­tion, âpre et nat­u­ral­iste.

Vu d’ici, Oren Mover­man est un drôle de cinéaste : coscé­nar­iste d’I’m Not There, auteur d’un intéres­sant pre­mier long (The Mes­sen­ger) nom­mé aux Oscars[1] mais sor­ti directe­ment (et tar­di­ve­ment) en DVD chez nous, il reste large­ment mécon­nu de ce côté de l’Atlantique… et risque de le demeur­er quelque temps encore, puisque voici son deux­ième film, petite pro­duc­tion co-écrite avec James Ell­roy[2] et servie par un joli cast­ing, bal­ancé sans pro­mo et avec presque deux ans de retard dans les salles français­es. En ce début d’été maus­sade, Ram­part va donc végéter quelques jours dans un morne anony­mat avant de dis­paraître très vite des écrans : une (légère) injus­tice tant Mover­man démon­tre ses belles dis­po­si­tions, nim­bant d’une esthé­tique trou­blante un pro­tag­o­niste qui pour­rait être une exac­er­ba­tion du vétéran de The Mes­sen­ger, déjà incar­né par Woody Har­rel­son. Une bonne part de l’intérêt du film réside aus­si dans la per­for­mance de ce dernier, présent dans chaque scène et passé maître dans l’art de com­pos­er des per­son­nages en cours d’au­tode­struc­tion.

Le spec­ta­teur de Ram­part croise ain­si la route de Dave «Date Rape» Brown, offici­er de police à la morale dou­teuse, au moment où le monde entier paraît vouloir lui présen­ter l’ad­di­tion d’une vie de turpi­tudes : ses col­lègues de la divi­sion Ram­part, la hiérar­chie du LAPD (univers fam­i­li­er d’Ellroy) et l’appareil judi­ci­aire, noyés dans une «tor­nade de merde» suite à un vaste scan­dale impli­quant ses unités anti­gangs (la fameuse «affaire Ram­part»), les médias et la vox pop­uli exas­pérés, les femmes qu’il con­somme et qui le dévorent, au pre­mier rang desquelles fig­ure son improb­a­ble famille-gynécée (soit deux sœurs qu’il a suc­ces­sive­ment épousées et qui lui ont cha­cune don­né une fille), ou même le vieux com­pagnon pour le moins équiv­oque d’un pater­nel ancien flic. Nous sommes au siè­cle dernier, en 1999 à Los Ange­les, année d’inversion dia­bolique aux relents de fin des temps, peu après Dark Blue, avant le 11-Sep­tem­bre et l’élection d’Obama… Dave est déjà un ves­tige du passé, vio­lent, soli­taire, fumeur mani­aque, alcoo­lo déglin­go et tout ce qui s’ensuit. Sa descente aux enfers sera sans rédemp­tion, sans abso­lu­tion, sans com­pas­sion. Spec­ta­teur qui entre ici, aban­donne toute espérance. Sans lumière au bout du tun­nel, Ram­part se fait le réc­it d’une apoc­a­lypse per­son­nelle, entre para­noïa (jus­ti­fiée ou non), pétages de plombs et ten­ta­tives d’en réchap­per ; une his­toire mille fois filmée mais pas si sou­vent portée par de telles voix (la plume d’Ell­roy n’y est pas pour rien) et rarement filmée/montée de cette manière, déroutante et pois­seuse, crue et ouvragée – belle pho­to toute en clairs-obscurs signée par le bien-nom­mé Bob­by Bukows­ki, déjà à l’œuvre sur The Mes­sen­ger. Le réel façon “Hell­roy” ressem­ble à une paroi sur laque­lle les ongles de l’antihéros crissent sans trou­ver d’aspérité, de rebord pour s’accrocher et remon­ter, un monde sans espoir de come­back où il réalise gradu­elle­ment que cette fois, on aura sa peau.

Trahi par son univers ou puni pour ses péchés, touchant salopard piégé puis exposé en place publique, bad cop aux abois accusé pêle-mêle de bru­tal­ité, de meurtre (son côté vig­i­lante), de magouilles, de racisme, bref dernier représen­tant de la féo­dal­ité ange­leno et de «ce qu’on ne veut plus voir en cette veille de XXIème siè­cle», le patrouilleur Dave Brown se fait par instants l’allégorie d’une ville infer­nale (et ter­ri­ble­ment cinégénique), d’une réal­ité trou­blée par une folie et une vio­lence latentes, au-delà même d’une fig­u­ra­tion du scan­dale polici­er ; posi­tion com­plexe, il sym­bol­ise ce dernier tout en étant plutôt un épiphénomène, vic­time de son écho. On va donc peu à peu se déshabituer des intrigues toutes faites où le paria se remet d’aplomb via une enquête et quelques coups tor­dus : la seule véri­ta­ble trame de Ram­part, c’est cet homme qui se débat vaine­ment (entre deux ébats) pour garder sa place, sa famille, sa par­celle d’enfer. Un bouc-émis­saire qui l’a bien cher­ché et que nul ne décrit (ou n’ac­ca­ble) mieux que sa fille aînée, pas une ten­dre : « T’es un dinosaure, Date Rape. T’es un raciste typ­ique, un big­ot, un queu­tard, un macho, un mis­an­thrope, claire­ment homo­phobe, ou bien peut-être que tu ne t’aimes pas. »[3] On se dit qu’elle y va un peu fort – il a peut-être bon fond, ce Dave. Reste que le sus­pense du film con­siste à se deman­der jusqu’à quand il pour­ra con­tin­uer d’endosser l’uniforme, sa rai­son d’être, avant d’être purgé par l’IGS locale et d’arriver à des­ti­na­tion, quelle qu’elle soit.

On peut alors arguer que le film patine dans un faux rythme, qu’il est moins nerveux que fébrile, tout entier voué à la créa­tion d’une atmo­sphère envahie de lumière crue, de ténèbres, de néons rougeoy­ants et de pan­neaux Exit – une touche d’ironie dans cette his­toire sans issue. Une scène d’au­di­tion, éton­nante boucle visuelle mon­tée comme un car­rousel de panoramiques à fil­er le tour­nis, illus­tre assez bien ce côté disque rayé. La lim­ite du film reste peut-être cette spi­rale entor­tillée autour d’un car­ac­tère arché­typ­al, qui tient aus­si au réal­isme d’un univers où dif­férents fils s’enchevêtrent pour sig­ni­fi­er que la fin men­ace… sans qu’il sem­ble tout à fait pos­si­ble d’atteindre le pan­neau The End – un autre genre de pan­neau Exit.

Mais avant même sa mise en scène ou son écri­t­ure, la plus-val­ue de Ram­part c’est surtout l’extraordinaire acteur qu’est Woody Har­rel­son, under­dog hol­ly­woo­d­i­en dans toute sa superbe, sincère­ment iné­gal­able dans ce genre d’emplois de désaxé, repous­sant et émou­vant – et amaigri, après avoir reçu les con­seils du bon doc­teur Chris­t­ian Bale. Autour de lui gravi­tent des appari­tions qui tien­nent sou­vent du caméo mais n’ont rien de facil­ités mar­ket­ing : Sigour­ney Weaver, Anne Heche, Robin Wright, Steve Busce­mi, Ben Fos­ter (égale­ment pro­duc­teur du film et autre habitué de la mai­son Mover­man : peut-être une nou­velle sorte de Har­rel­son). On peut aus­si penser qu’à l’heure du pri­mat créatif de HBO ou AMC un tel per­son­nage, qui ferait presque pass­er la dérive d’un McNul­ty[4] pour un coup de barre d’après déje­uner, aurait été un intéres­sant sujet d’étude en pro­fondeur – on nous répon­dra que cela a été fait, et bien fait, avec The Shield[5]. Plus éphémère et monot­o­ne qu’une série, moins géniale­ment bar­ré que Bad Lieu­tenant, Ram­part a toute­fois suff­isam­ment de sub­stance pour cela, esquis­sant à tra­vers Dave Brown le por­trait d’un monde éter­nel et pour­tant aux portes de la dis­pari­tion. Soit dit en pas­sant, quand on voit le retard avec lequel nous parvi­en­nent les films de Mover­man, on se dit qu’effectivement, le monde aurait bien le temps de dis­paraître…

Notes

Notes
↑1 Caté­gories sec­ond rôle mas­culin et scé­nario orig­i­nal.
↑2 His­toire orig­i­nale et non adap­ta­tion.
↑3 «You’re a dinosaur, Date Rape. You’re a clas­sic racist, a big­ot, a sex­ist, a wom­an­iz­er, a chau­vin­ist, a mis­an­thrope, homo­pho­bic clear­ly, or maybe you don’t like your­self.»
↑4 cf. The Wire, référence indé­pass­able.
↑5 Forte­ment inspirée de l’affaire Ram­part, tout comme l’était Train­ing Day.