Près de dix ans après Lila dit ça, Ziad Doueiri adapte le best-sell­er éponyme de Yas­mi­na Khadra qui retraçait le douloureux par­cours d’un chirurgien arabe israélien de renom, soudaine­ment con­fron­té au décès de sa femme lors d’un atten­tat-sui­cide. Ambitieux dans son pro­pos, L’At­ten­tat n’évite pour­tant pas les écueils et les déc­la­ra­tions d’in­ten­tions, au risque d’alour­dir con­sid­érable­ment un enjeu dra­ma­tique ver­rouil­lé de l’in­térieur.

Le doc­teur Amin Jaa­fari représente le par­fait mod­èle d’in­té­gra­tion arabe dans la société israéli­enne. Médecin recon­nu offi­ciant dans l’un des plus grands hôpi­taux de Tel-Aviv, l’homme atteint la con­sécra­tion en rem­por­tant un pres­tigieux prix remis par ses pairs, ce qui lui inspire un dis­cours bal­isé sur l’e­spoir d’un meilleur futur pour son pays d’ac­cueil. Seule­ment, les mou­ve­ments cir­cu­laires qu’­ef­fectue la caméra lors de cette céré­monie offi­cielle sèment le trou­ble : quelque chose se trame et risque de boule­vers­er cet équili­bre a pri­ori par­fait. Il ne fau­dra pas atten­dre longtemps pour en venir à ce qui con­stitue l’en­jeu dra­ma­tique promis dans le titre, sauf que l’hor­reur s’abat ici sur un groupe d’en­fants venus fêter un anniver­saire dans un restau­rant. En dépit des préjugés qui pèsent sur lui, le médecin se dévoue corps et âme au chevet des nom­breuses vic­times rap­a­triées dans son ser­vice. Seule­ment, l’hor­reur ne s’ar­rête pas là : infor­mé du décès de sa femme lors du même événe­ment, le chirurgien mod­èle apprend qu’elle est sus­pec­tée d’être respon­s­able de l’at­ten­tat. Com­mence alors une course hale­tante pour décou­vrir la vérité.

La ligne dra­ma­tique à laque­lle se tient le réal­isa­teur est sim­ple alors, qu’en arrière-plan, les enjeux posés sont com­plex­es. Au-delà du traite­ment de la ques­tion poli­tique qui relève surtout ici d’un con­stat d’échec assez sché­ma­tique – Israéliens, Pales­tiniens, cha­cun a ses pro­pres raisons –, l’am­bi­tion de L’At­ten­tat est surtout con­stru­ite autour du trou­ble qui s’a­bat pro­gres­sive­ment sur un per­son­nage au-dessus de tout soupçon. Le lien que tente de faire le médecin entre celle qui a partagé les douces années de sa vie et la poten­tielle meur­trière con­stitue un leit­mo­tiv assez stim­u­lant dans la mesure où il tient plutôt en haleine la majeure par­tie du film. Seule­ment, le réal­isa­teur n’a pas mis toutes les chances de réus­site de son côté même si, dans de trop rares moments, il parvient à extir­p­er son per­son­nage prin­ci­pal d’une mécanique aux boulons trop vis­i­bles. On pense par exem­ple à cette ten­ta­tive de recon­stituer avec un cer­tain brio une géo­gra­phie poli­tique des déplace­ments, faisant marcher le médecin aveuglé par tant d’in­com­préhen­sion dans les pas d’une femme dont il igno­rait peut-être tout.

Mal­heureuse­ment, c’est à peu près tout l’in­térêt de cet Atten­tat car Ziad Doueiri ne s’est jamais don­né les moyens de faire exis­ter ses deux per­son­nages prin­ci­paux au-delà des enjeux poli­tiques qu’ils sym­bol­isent mal­gré eux. Le prob­lème prin­ci­pal tient prob­a­ble­ment à la con­struc­tion du film qui ressem­ble trop à une dis­ser­ta­tion con­scien­cieuse­ment rédigée en trois par­ties avec des rup­tures de ton exces­sive­ment man­i­festes entre cha­cune d’elle pour assur­er le trou­ble uni­forme auquel le con­flit poli­tique région­al se prête pour­tant. Com­plète­ment ver­rouil­lé, le per­son­nage du médecin (inter­prété par Ali Suli­man – vu dans Par­adise Now et Le Temps qu’il reste – pas très inspiré ici) ne s’en­ri­chit pas au tra­vers des épreuves, comme si son obses­sion pour la vérité provo­quait une cer­taine imper­méa­bil­ité. Si un tel com­porte­ment est crédi­ble dans la réal­ité, il a ici pour effet de clouer le film au sol, de le ren­dre pris­on­nier d’un didac­tisme bien lis­i­ble. Pour palier ces faib­less­es, le mon­tage mul­ti­plie les flash­backs sur un per­son­nage de femme trop idéal­isé pour que ses inten­tions (poli­tiques, morales, amoureuses) soient incar­nées. Alors que L’At­ten­tat est cen­sé met­tre en scène la chair (éro­tisée lors des ébats, sale­ment meur­trie lors du drame), le par­ti pris de Ziad Doueiri ne lui per­met mal­heureuse­ment pas d’être plus qu’un exposé, certes hon­or­able mais pas assez con­va­in­cant.