Une fois n’est pas cou­tume, Critikat donne la parole à une cinéaste ; Dominique Cabr­era nous a fait par­venir un regard per­son­nel sur Une jeunesse amoureuse de François Cail­lat, qui sort ce mer­cre­di 3 avril sur les écrans.

Il avait dix-huit ans à Paris, il com­mençait d’aimer et son lycée n’était pas mixte. Il arpen­tait les rues de Paris seul, à deux, en moto, en auto, en amis, en aveu­gle, en amoureux… Il avait trente ans à Paris et celle qui l’aimait alors qu’il en aimait aus­si une autre s’est penché trop loin par la fenêtre. Entre ces deux dates, dans le Paris des années 1970, François racon­te une jeunesse amoureuse et c’est d’abord la musique de cette jeunesse qu’on écoute. J’entends Jeanne More­au dans Jules et Jim. « On s’est con­nus, on s’est recon­nus, 
On s’est per­dus de vue, on s’est r’per­dus d’vue 
On s’est retrou­vés, on s’est réchauf­fés, 
Puis on s’est séparés. Cha­cun pour soi est repar­ti. 
Dans l’tour­bil­lon de la vie. » Ils sont tou­jours là aujourd’hui les lieux qui ont vu pass­er le tour­bil­lon de la vie de François. Alors il les filme. Il filme des rues, des squares, des fenêtres, des immeubles, des ponts, des rues, des quais, des parcs. « On avait trou­vé un petit loge­ment à louer, rue de Vau­gi­rard, rien que pour nous deux. » Paris devient la carte des adress­es de l’amour, la carte du ten­dre des paris de la jeunesse et il nous sem­ble voir pass­er François la main dans la main d’une jeune fille aux genoux d’agneau frag­ile. Ils descen­dent la rue vers la cham­bre de la pre­mière fois. Les filles ne pre­naient pas la pilule. « C’est là que nous faisons l’amour, il y a la cham­bre, le lit, pas le mode d’emploi. On a dix-huit ans… » Ils sont tou­jours là les lieux qui ont vu pass­er François et ses amours. Il les regarde en face. C’est le temps qu’il regarde, le temps qu’il fait et celui qui passe. La lumière change, quelqu’un tra­verse. C’est la nuit, des voitures tous phares allumés fon­cent. C’est le matin, à la sor­tie du lycée, des ados, la vie est là, douce et vio­lente, indif­férente à celui qui se sou­vient. « Une fille, un garçon qui marchent dans la ville, qui s’embrassent dans un escalier som­bre. » Il est tou­jours là l’escalier et la ville. Ils restent les lieux, elles restent les let­tres qu’elles lui ont écrit, elles restent les pho­tos qu’il a pris­es, qu’elles ont pris­es, elles restent les images trem­blées des films de vacances. Ils restent et nous pas­sons. « Et tôt serons éten­dus sous la lame et des amours desquelles nous par­lons n’en sera plus nou­velle, pour ce aimez moi cepen­dant qu’êtes belle… »

Je me demande sou­vent ce qui nous pousse nous la mod­este cohorte des filmeurs auto­bi­ographes à faire des films avec la chair de notre chair, avec la chair de ceux que nous aimons au risque de mal faire, au risque de faire mal. Risque ter­ri­ble et qu’on ne se par­donne jamais. En regar­dant, en écoutant le film de François, la réponse éclate à chaque plan. Notre vie est un roman dont les let­tres s’effacent aus­sitôt que la lumière le touche. Alors vite, nous risquons le coup de dessin­er quelque chose du bout des doigts avec la pous­sière irisée, avec la merde qui s’y est prise… Que faire d’autre ? Alors François filme les lieux, les rues, les adress­es de ses amours… « Enfin nous habitons ensem­ble. La cohab­i­ta­tion est très joyeuse, deux sœurs avec leurs amoureux incog­ni­to, c’est vrai­ment la belle vie. » La belle vie comme elle est belle dans la voix de François. Il tache de se sou­venir avec pré­ci­sion de ce qui s’est passé, de com­ment cela s’est passé et il le racon­te de sa voix pleine de charme. Sa voix pleine de charme. Elle en a du charme la voix de François, un charme indé­ni­able qui nous entraîne en musique à tra­vers les années, les vis­ages, les corps. Je songe au mot charme, le charme, la séduc­tion, le charme, l’arbre dur et blanc des bor­ds d’étang, le ch du chu­chote­ment du charme, l’arme du charme, il y a aus­si le charme, l’envoûtement. « sa voix qui sitôt m’envoûta » L’envoûtement il en est beau­coup ques­tion dans Une jeunesse amoureuse. L’envoûtement d’une sil­hou­ette aperçue, l’envoûtement d’une étreinte répétée, l’envoûtement d’un lien qu’on ne peut défaire, l’envoûtement de ce qui revient. « La treiz­ième revient… C’est encore la pre­mière. » En écoutant la voix de François racon­ter une jeunesse amoureuse, je pen­sais à ce que l’on cherche, à ce que l’on fuit dans la répéti­tion des amours, le sens et le non-sens de la répéti­tion, les sens et le non-sens des répéti­tions et des vari­a­tions, ce que l’on ne peut chang­er jusqu’au jour où l’on s’y brise. Quand la charogne appa­raît dans le corps de l’amour, le réel brise le charme. Alors peut-être peut-on com­mencer de vivre et de faire… « Rap­pelez-vous l’ob­jet que nous vîmes, mon âme,
 Ce beau matin d’été si doux :
 Au détour d’un sen­tier une charogne infâme
 Sur un lit semé de cail­loux. »

Faire un film c’est faire une expéri­ence, avec le temps et l’espace, les images et les sons. Rompre les charmes, c’est lut­ter avec l’ange, ten­ter de sor­tir du labyrinthe des miroirs, par­venir à recon­naître qu’il y a un autre et du réel… C’est à cela je crois que s’attelle le film, ce cela je crois qui fait qu’il tra­vaille longtemps en nous. Ten­ter d’y voir clair, en orches­trant des images, des sons, la vie erra­tique et ten­ter de faire œuvre de cette expéri­ence intime, un spec­ta­cle. Ce n’est pas le moins trou­blant de ce film que l’auteur en soit aus­si le per­son­nage prin­ci­pal, la con­struc­tion, le leurre véridique. C’est peut-être ce dédou­ble­ment que nous cher­chons quand nous nous lançons dans l’entreprise auto­bi­ographique. Moi et l’autre con­stru­ire le film, moi et tous les autres que je suis, s’accepter dou­ble, mul­ti­ple, com­pos­er du sens et du non sens avec le non sens et avec le sens. Heureuse­ment qu’il y a les sens, la sen­su­al­ité, la cer­ti­tude de l’instant, l’évidence plaisir qui donne par­fois le la à notre musique sans queue ni tête. Dans cet effort de dédou­ble­ment, d’éclatement con­trôlé le spec­ta­teur devient le tiers qui nous pro­tège, l’ami à qui l’on prête l’écoute bien­veil­lante, celui qui saurait qu’il y a quelque part un fil d’Ariane, d’ailleurs il tra­vaille à le trou­ver, celui qui saurait qu’on peut échap­per au Mino­tau­re. Et nous spec­ta­teurs, à regarder l’exercice, nous éprou­vons de la con­fi­ance, du plaisir, de la peur, du soulage­ment… Alors, c’est pos­si­ble ! Il y est par­venu. Il a marché sur un fil au dessus de sa vie, des ses défaites, de ses éblouisse­ments, il a marché sur le fil là haut, il a eu le ver­tige, il aurait pu tomber, il est tombé, il s’est rat­trapé, il a peut-être fait tomber quelqu’un, sans le vouloir, elle est tombée sur le bitume. Nous savons bien que nous aus­si nous avons peut-être sans le vouloir, sans le savoir, fait tomber, laiss­er tomber quelqu’un. Une vie que nous avons croisée s’est abîmée faute d’un regard, d’un appel, d’un mot. Nous n’avons peut-être pas eu le courage de regarder le gouf­fre aus­si longtemps que François, nous n’avons peut-être pas eu le courage d’y plonger pour rap­porter du nou­veau.

Jamais je n’ai enten­du un homme racon­ter ain­si com­ment il a aimé celle-ci, ren­con­tré celle là, cru, men­ti, per­du, retrou­vé. Jamais ? Pas tout à fait. J’ai déjà enten­du un homme me racon­ter cela. C’était dans l’intimité et la con­fi­ance d’un nou­v­el amour. Il racon­tait, je racon­tais les autres avec ten­dresse peut-être parce que toutes ces amours sem­blaient con­duire à notre bon­heur nais­sant. C’est un autre cadeau que François nous fait de nous croire, nous spec­ta­teurs, capa­bles d’écouter une voix qui par­le à une oreille aimée.
Et dans le noir de la salle nos sou­venirs, nos images intimes s’associent aux siennes… Nous y sommes dans le film. Le sait-il quand il passe au tu. C’est d’elle, c’est d’elles qu’il par­le et soudain il dit tu… N’est ce pas à nous aus­si qu’il dit tu ? Nous sommes celles qu’il a aimé, nous sommes lui qui les a aimées, nous sommes elles qui l’ont aimé, peut-être parce que nous ne les voyons pas tout à fais… Filmées de biais… Une pho­to trem­blée, un geste dérobée, un pro­fil flou, une poignée de cheveux, deux yeux de ciel. Elles ne seront pas épinglées nues sur le mur, exposées à la curée. Elle, elles, tu, cha­cune est sin­gulière, aucune n’est éclairée de la lumière crue qui nous la ferait recon­naître dans la rue. C’est toi, tu te recon­naî­tras peut-être, sin­gulière et anonyme, pro­tégée, pro­jetée. Car ces elles, ces tu, ce sont d’abord celles qu’il a pro­jetées…

« Je la vois pass­er devant moi et je me dis que c’est la femme dont j’ai tou­jours rêvé… le coup de foudre est réciproque, ce soir là, je décide de chang­er ma vie… je brise tout pour dis­paraître dans la nature avec une incon­nue. » Pourquoi fait-il cela ? Il n’y a pas de pourquoi. Il y a seule­ment des com­ment. Que cherche-t-il ain­si ? Qui cherche –t‑il ain­si qu’il ren­con­tre par instants et qui s’efface quand le charme s’évapore ? C’est lui, c’est nous, et ce n’est pas le moin­dre charme de ce film de chercher un sens (gira­toire) aux de coups de barre de nos désirs. C’est ain­si que nous sommes nous mêmes bal­lot­tés, trans­portés par l’évidence du désir. C’est ain­si que nous ren­ver­sons nous aus­si la table pour nous jeter dans des bras incon­nus… Dans la rue d’à côté, il y a peut-être l’adresse de l’amour de demain, on embrassera le nou­v­el amour sur le banc où le sou­venir de l’ancien se tient encore. C’est ain­si, nous le savons bien quand nous mar­chons dans Paris. C’est là qu’on s’est embrassés, l’année suiv­ante j’ai loué cet apparte­ment sous les toits et qu’est ce qu’on s’est déchirés et au bout de la rue s’ouvrira la porte d’une autre vie, d’un autre je. Paris est un roman. Encore, encore, encore. Encore aimer, encore souf­frir, encore mourir. N’est-ce pas cela que nous cher­chons dans le nou­v­el amour ? Un nou­veau roman, une promesse, un regard, un cli­mat, des mots pour ten­ter devenir enfin un des autres que nous sommes. Ce film c’est peut-être aus­si cela, un regard, des mots pour qu’advienne un autre François. Il est beau d’être capa­ble de se tenir dans sa vie toute crue. Il est beau François dans son film, dans sa fragilité et dans sa force. Car bien sûr, c’est lui que nous voyons, qui se peint, qui cherche et qui change au fil des pho­tos pris­es à côté de ses amoureuses, de ses amantes, de ses aimées, de ses dis­parues. « Déjà ! » comme le chante Jean Cham­pi­on dans Muriel d’Alain Resnais.

S’il y a des chan­sons dans ma tête ce soir, c’est que le film de François chante. Il a l’ambition de la grande forme rhy­zoma­tique du roman mod­erne et la mod­estie de la chan­son qui s’entête « à la pointe d’un sein, au sec­ours de ma main, dans ta bouche inven­tée au delà de l’intime… » Que c’est amu­sant et que c’est triste et que c’est bon de se sou­venir… « … de celui pour qui l’on eût ven­du son âme pour quelques sous, qu’on cher­chait sous la pluie, devant qui l’on se traî­nait comme traî­nent les chiens… avec le temps… avec le temps va tout va bien… »