Par­mi les idéolo­gies qui ont gou­verné la pénin­sule ital­i­enne, la seule que Dino Risi pour­rait tolér­er serait sans doute celle de l’ironie trag­ique : Au nom du peu­ple ital­ien met face à face deux représen­tants des poli­tiques dom­i­nantes (com­mu­nisme ver­sus libéral­isme) pour mon­tr­er l’échec des raison­nements objec­tifs. Et se détourne du peu­ple, pour, finale­ment, le val­oris­er face à de bien piètres représen­tants.

La comédie qui domine la fil­mo­gra­phie de Dino Risi, fils de médecin, lui a fourni le moyen de garder cette prox­im­ité avec le peu­ple qu’il avait entretenue dès les débuts de sa car­rière avec la réal­i­sa­tion de doc­u­men­taires par­fois néoréal­istes comme Bar­boni (1946). Après l’inoffensif La Femme du prêtre, Au nom du peu­ple ital­ien s’éloigne cette fois de l’ancrage pop­u­laire pour les hautes sphères. Retrou­vant le duo d’acteurs de La Marche sur Rome, Risi, cette fois, les oppose dis­tincte­ment : l’intègre juge Boni­fazi (Ugo Tog­nazzi) soupçonne du meurtre d’une jeune femme le détestable indus­triel San­tenoc­i­to (Vit­to­rio Gassman), mil­lion­naire et indi­vid­u­al­iste.

Dis­tant vis-à-vis de la rigueur néoréal­iste comme des préreq­uis idéologiques, Risi organ­ise de longues phas­es de dia­logues, d’échanges entre le juge et l’entrepreneur, le col­lec­tiviste et l’individualiste. Appe­san­tis par l’héritage his­torique (Boni­fazi regarde les man­i­fes­ta­tions de joie du peu­ple sans y adhér­er, ni même les com­pren­dre, San­tenoc­i­to répond à un inter­roga­toire déguisé en cen­tu­ri­on), les dogmes imposent cha­cun leur jar­gon de l’authenticité, véri­ta­ble sujet d’Au nom du peu­ple ital­ien. Face à la purge de la cul­ture ital­i­enne qu’appelait de ses vœux le néoréal­isme, mais aus­si à l’adhésion caté­gorique qu’a pu pro­pos­er Anto­nioni avec Zabriskie Point un an aupar­a­vant, Risi souligne l’instabilité chronique de l’idéologie, soumise à une inten­tion « qui n’a pas d’autre teneur que son embal­lage »[1]. La « déter­mi­na­tion objec­tive » que ces décideurs admin­is­trat­ifs et économiques imposent au peu­ple en réduit l’espace d’expression, Risi redonnant la parole unique­ment à la jeune fille assas­s­inée. Lorsque les con­ver­sa­tions ne se ter­mi­nent pas en chaos total, elles se sont déroulées dans le men­songe le plus com­plet, au cours d’un com­bat chevaleresque qui laisse les intérêts com­muns au ves­ti­aire. L’ajout de voix intérieures des per­son­nages, par­fois habile­ment dis­simulées au début d’une scène sous des atours de voix-off, par­ticipe à la jux­ta­po­si­tion de ces deux sys­tèmes de pen­sée con­cur­rents, inca­pable de men­er à bien le moin­dre échange.

De cet exposé exhaus­tif des méfaits de la doc­trine, le juge Boni­fazi sort le plus abîmé : quand il nie son dog­ma­tisme au cours d’une recon­sti­tu­tion dans laque­lle le mau­vais rôle va au PDG, Risi l’a déjà mon­tré à l’écran, impi­toy­able. Liés dans une lutte totale jusqu’à la chute de l’un d’entre eux, les deux hommes man­quent ce qui importe à Risi : la sincérité, car­ac­téris­tique du peu­ple, du côté de la pudeur (la for­mule « elle se réalise » pour cou­vrir la pros­ti­tu­tion) comme de la relâche (le jour­nal de la jeune fille, lu en voix-off pen­dant de longs plans dans Rome déserte). À l’origine, le film devait s’intituler Face à face, et ne com­porter que des gros plans : pas éton­nant que le peu­ple soit exclu de ce dia­logue de sourds.

Notes

Notes
↑1 Theodor W. Adorno, Jar­gon de l’authenticité.