La trilo­gie des « Par­adis » du cinéaste icon­o­claste Ulrich Sei­dl était d’abord des­tinée à ne for­mer qu’un seul long métrage colos­sal de cinq heures. Pour notre salut, il en est finale­ment resté trois films dis­tincts com­posant autant d’his­toires indépen­dantes mais ram­i­fiées par des per­son­nages dont chaque volet ébauche la mis­ère affec­tive – on peut ain­si s’é­pargn­er des souf­frances inutiles. Trois femmes autrichi­ennes, trompant la monot­o­nie de leurs vies pavil­lon­naires dans des vacances qui réveil­lent leurs pas­sions, occu­pent le canevas de ce por­trait au féminin et au vit­ri­ol de l’Autriche. Tere­sa, mère céli­bataire char­nue d’une ado aus­si con­sis­tante qu’une assi­ette de chou­croute, inau­gure ce grotesque car­naval par un safari sex­uel sur les plages du Kenya. Freaks show.

On ne man­querait pas d’ar­gu­ments pour abon­der dans le sens du dégoût moral qu’in­spire le ciné­ma de Sei­dl, ce serait pour­tant du pain bénit pour ses adu­la­teurs, tou­jours prêts à point­er le con­formisme et le poli­tique­ment cor­rect der­rière les récrim­i­na­tions indignées. Or le film de Sei­dl ne manque pas de qual­ités, formelles d’abord – son jardin des délices à la sauce autrichi­enne com­posant autant de tableaux obscènes. Par­adis : Amour s’ou­vre sur le bal­let chao­tique de tri­somiques arrimés à leurs auto-tam­pon­neuses, vis­ages con­tor­sion­nés et décor de cocotiers irisés sur fond de musique de super­marché. Tere­sa, quin­qua au sourire de com­mu­ni­ante, con­tem­ple la scène avec ennui. La com­po­si­tion des plans fix­es sur lesquels Sei­dl s’at­tarde volon­tiers tient de l’u­nivers ruti­lant d’un Mar­tin Parr ou du cynisme tail­lé comme une vignette pub­lic­i­taire d’un Roy Ander­s­son. Il faut tout le tal­ent d’un Ed Lach­man (vieux com­parse de Lar­ry Clark) et de Wolf­gang Thaler pour met­tre en images cette dialec­tique du maître et de l’esclave : dès le bas­cule­ment dans l’ex­o­tisme africain, chaque plan accuse la fron­tière inamovi­ble entre Blancs et Noirs, par­ti­tion­nant l’e­space de la plage et de l’hô­tel et assig­nant à cha­cun son rôle atten­du, les uns en touristes écar­lates et suants, les autres en bons sauvages et vendeurs à la sauvette tou­jours prêts à don­ner du Haku­na Mata­ta.

Pour­tant, Sei­dl évite assez habile­ment le piège de l’ex­plic­i­ta­tion dans lequel s’en­gouf­frait Vers le sud de Lau­rent Can­tet, au prof­it de tableaux muets et sin­istres, comme celui de Tere­sa, odal­isque obèse endormie sous une gaze bleutée. Le tourisme sex­uel de Tere­sa est aus­si une pathé­tique quête d’af­fec­tion. Lardé de ce bovarysme exo­tique, le com­merce cynique des corps s’a­gence comme un con­te cru­el : son héroïne, cougar mal aimée ou Brid­get Jones usée jusqu’à la corde, y devient un gouf­fre de ten­dresse. À Inge, la copine adipeuse au racisme sans com­plexe, attifée de tress­es africaines et dégus­tant son B‑boy comme une saucisse de Franc­fort, Sei­dl laisse le rôle ingrat d’un néo-colo­nial­isme sans nuances. Son film pour­rait presque être drôle – féro­ce­ment drôle, à la manière d’un Ettore Sco­la dans Nos héros réus­siront-ils à retrou­ver leur ami mys­térieuse­ment dis­paru en Afrique? – s’il n’é­tait si cru­el. Allé­gorie cynique d’une mon­di­al­i­sa­tion des échanges, l’asservisse­ment sex­uel des Beach boys offerts comme des cor­nets de glace sous le soleil de midi à des Sug­ar mamas affadies par l’âge n’in­spire aucune empathie. Cha­cun sem­ble même y trou­ver son compte.

Comme sou­vent chez Sei­dl, la métaphore économique règle les rap­ports soci­aux et sex­uels. Tout se paie et se mon­naie, en sorte que Par­adis : Amour ne con­stitue finale­ment qu’une vari­ante du con­stat nauséeux d’Import/Export en 2007, celui de la marchan­di­s­a­tion des corps. Dans la lignée de sa com­pa­tri­ote Elfriede Jelinek, Sei­dl mon­tre l’asservisse­ment de la chair à l’e­sprit du cap­i­tal­isme. Le malaise insi­dieux de cette démon­stra­tion repose sur le fait qu’elle est entière­ment guidée par le point de vue de Tere­sa : elle n’of­fre aucun con­tre-champ à l’ig­no­rance naïve de son per­son­nage prin­ci­pal. On imag­ine aisé­ment que les méth­odes de tour­nage d’Ul­rich Sei­dl ont pu dérouter les acteurs non-pro­fes­sion­nels recrutés au Kenya. À voir leurs mines décon­fites et leur gêne, on est par­fois ten­té de regarder la fic­tion de Par­adis : Amour comme un mak­ing-of du tour­nage. À l’in­verse, la per­for­mance de Mar­garethe Tiesel dans le rôle de Tere­sa tient du défi, ou peut être du masochisme, tant elle se livre à toutes les humil­i­a­tions – après la présen­ta­tion à Venise du deux­ième opus de la trilo­gie, con­sacré à la dévote sœur de Tere­sa, on attend de voir à Berlin le des­tin de sa fille dans un camp d’a­maigrisse­ment. Surtout, le principe d’ou­ver­ture appliqué au tour­nage – où les scènes sont tournées suiv­ant un axe chronologique en lais­sant libre cours à l’im­pro­vi­sa­tion – touche à ses lim­ites quand il ne parvient plus à ali­menter son pro­pos. Et c’est bien là ce qui mine la mécanique sor­dide de Sei­dl, con­traint d’empiler les couch­es igno­bles d’un réc­it qui finit par ennuy­er ferme son spec­ta­teur à force d’or­gies pois­seuses.