Avoir 20 ans dans les Aurès est cer­taine­ment la plus con­nue des quelques courageuses fic­tions ciné­matographiques français­es qui se sont con­fron­tées au sujet de la guerre d’Algérie. Cepen­dant, rarement pro­jetée, en dehors de quelques fes­ti­vals, et qua­si­ment jamais dif­fusée à la télévi­sion, elle reste plus sou­vent citée que vue. Sa ressor­tie en salles, en ver­sion restau­rée, est donc l’occasion de réaf­firmer son impor­tance his­torique, mais aus­si de réé­val­uer sa per­ti­nence ciné­matographique.

« La place d’un homme, dans un pays puis­sant, est d’être avec les plus faibles, avec ceux d’en face »
(René Vau­ti­er dans un entre­tien avec Antoine de Baecque, 2001)

Impos­si­ble de par­ler cor­recte­ment du film sans évo­quer la fig­ure de son réal­isa­teur et scé­nar­iste, René Vau­ti­er, fig­ure incon­tourn­able du ciné­ma mil­i­tant, dont la con­stance, la pro­bité, et la propen­sion à s’attirer les foudres de la cen­sure ne se retrou­vent guère que chez un Peter Watkins. Ancien résis­tant pen­dant l’oc­cu­pa­tion alle­mande, Vau­ti­er est l’auteur du pre­mier film anti­colo­nial­iste français, Afrique 50. Suiv­ent plusieurs doc­u­men­taires (Une nation, L’Algérie en flammes…) dans lesquels il donne la parole aux maquis­ards algériens et proclame l’inéluctabilité de l’indépendance. Tous ces brûlots sont inter­dits sitôt tournés, et valent à Vau­ti­er plusieurs con­damna­tions (et quelques mois de prison). Con­traint de s’ex­il­er, il ne revient en France qu’en 1970.

Avoir 20 ans dans les Aurès, que Vau­ti­er pro­je­tait de réalis­er depuis le début des années 1960, est tourné en Tunisie en 1971 et sort en 1972, soit dix ans après les accords d’Évian. Le sujet reste cepen­dant sen­si­ble : Vau­ti­er devra entamer une grève de la faim avant d’obtenir un visa lui per­me­t­tant de présen­ter son film à Cannes. Avoir 20 ans dans les Aurès en repart auréolé du Grand Prix de la Cri­tique Inter­na­tionale. Il est alors dif­fusé en France et y ren­con­tre un suc­cès pub­lic et cri­tique con­sid­érable, mal­gré quelques pro­jec­tions houleuses (et un atten­tat dans un ciné­ma parisien)[1].

Le film démarre in medias res : au cœur du djebel, des sol­dats français pren­nent d’assaut une planque d’indépen­dan­tistes algériens. Une série de flash-backs tein­tés de nos­tal­gie nous per­me­t­tent de faire plus ample con­nais­sance avec ce rég­i­ment d’ap­pelés bre­tons d’origine mod­este, soudés par une ami­tié moins vir­ile que bon enfant – une scène récur­rente nous les mon­tre en train de s’ébrouer, nus et hilares, dans un point d’eau.

Par­mi eux, un insti­tu­teur et un prêtre ouvri­er tien­nent lieu de bous­sole idéologique. Leur cre­do est claire­ment anti­mil­i­tariste et gauchiste : « Des fils de pro­los, même sous l’u­ni­forme, ça reste des fils de pro­los. » Débar­que le lieu­tenant Per­rin, pro­fes­sion­nel de la guerre, manip­u­la­teur et rusé (impres­sion­nant Philippe Léo­tard) : d’abord en butte aux quoli­bets de ces réfrac­taires, il parvient, grâce à un dis­cours mieux rôdé que le leur, à les plonger au cœur des com­bats et à leur faire per­dre (à une excep­tion près – on y revien­dra) leurs illu­sions et leurs principes human­istes.

La pre­mière moitié du film dénonce la perte des repères moraux et la dilu­tion des respon­s­abil­ités inhérentes à l’é­tat de guerre. Hélas, s’il mon­tre bien les con­séquences de l’en­doc­trine­ment qui trans­forme en soudards les paci­fiques agnelets, le réal­isa­teur ne fait jamais ressen­tir au spec­ta­teur le ver­tige de ce bru­tal bas­cule­ment. Par choix mil­i­tant ou par inca­pac­ité à dépass­er la faib­lesse des moyens dont il dis­pose, il choisit le dis­cours au détri­ment de l’im­age, du réc­it. Ain­si, entre cha­cune des brèves et éprou­vantes séquences où l’on voit le rég­i­ment bru­talis­er, piller, vio­l­er et tuer les Algériens, il inter­cale de fauss­es inter­views où, mi-crâneurs mi-penauds, les appelés ten­tent de jus­ti­fi­er leurs actes face caméra (« Au début on tire n’importe où parce qu’on a la trouille, après on vise parce que l’on y prend goût. »). Il abuse égale­ment de dia­logues un rien trop didac­tiques, notam­ment entre l’instituteur (blessé, dimin­ué) et le lieu­tenant (cynique, sat­is­fait), tan­dis que des chan­sons engagées, com­posées pour les besoins du film, en redou­blent le mes­sage.

Mal­gré un impact ciné­matographique moin­dre qu’une Bataille d’Alger (qui ne sac­ri­fi­ait pas l’efficacité dra­ma­tique au com­bat poli­tique), réal­isée six ans plus tôt, Avoir 20 ans dans les Aurès n’est cepen­dant pas sans mérites formels. Le film est ain­si frap­pant de réal­isme : Vau­ti­er, doc­u­men­tariste de for­ma­tion, s’est appuyé non seule­ment sur les entre­tiens qu’il a menés auprès de cinq cents appelés et sur sa pro­pre expéri­ence de la guerre, mais a égale­ment eu recours à l’improvisation, ne con­ser­vant que les scènes où l’inspiration des comé­di­ens recoupait les témoignages des appelés. Et de fait les sit­u­a­tions et les dia­logues son­nent remar­quable­ment juste.

On trou­ve aus­si, dans Avoir 20 ans dans les Aurès, quelques belles idées de mise en scène, comme ces trav­el­lings latéraux entre le corps souf­frant de l’instituteur et les pein­tures rupestres de l’abri où il se tient prostré. Et des images ter­ri­bles : celles du charnier de Saqi­et Sidi Youssef, vil­lage tunisien rasé par un bom­barde­ment des troupes français­es. Dix ans après les avoir tournées, il intè­gre ces archives (plus par­lantes que tous les dis­cours, plus con­va­in­cantes que tous les prêch­es) à son film de fic­tion en les accom­pa­g­nant de chants berbères à la mélan­col­ie poignante.

Surtout, il y a la deux­ième moitié du film, inspirée du témoignage longtemps cen­suré d’un déser­teur, et qui s’at­tache au sort du seul sol­dat que le lieu­tenant Per­rin et les cir­con­stances n’ont pas réus­si à détourn­er de ses con­vic­tions paci­fistes. Cette par­tie pas­sionne par son côté à la fois brut et con­tem­platif : dans de mag­nifiques paysages déser­tiques, l’appelé idéal­iste chem­ine en com­pag­nie d’un de « ceux d’en face » : un insurgé algérien dont il ne par­le pas la langue. La cinégénie pro­pre à l’errance déser­tique fonc­tionne à plein : Avoir 20 ans dans les Aurès appa­raît alors comme l’improbable ancêtre d’un Ger­ry. Et témoigne d’une foi dans l’humanité assez boulever­sante, qu’une fin pro­fondé­ment désen­chan­tée (glaçante dernière tirade du film) ne parvien­dra pas à totale­ment dis­siper.

Notes

Notes
↑1 <*>Jusqu’à récem­ment, le film con­tin­u­ait de déranger : en 1997, à Tour­co­ing, des élus et des mil­i­tants du FN (mais aus­si du RPR et de l’UDF) ten­tèrent d’en faire inter­dire la dif­fu­sion au nom de « l’hon­neur ». Rap­pelons que René Vau­ti­er a con­tribué à met­tre en lumière le passé trou­ble de Jean-Marie Le Pen pen­dant la guerre d’Al­gérie.