Un anonyme devient soudain célèbre, sans savoir pourquoi. Le syn­op­sis du nou­veau Xavier Gian­no­li a le mérite d’être clair et direct. À l’image de son film, si dévoué à son effi­cac­ité qu’il en oublie la portée poli­tique de son sujet.[1]

Plus ahuri que jamais, Kad Mer­ad sur un plateau télé, la tête penchée sur le côté, la bouche pen­dante, l’œil inter­ro­ga­teur et bouf­fi. On lui a fait met­tre son pull le plus ringard. Le voilà tel qu’on le con­naît, dans tout ce qu’il a de plus car­ac­térisé nor­mal, de banal. Exacte­ment ce que doit être son per­son­nage, Mar­tin Kazin­s­ki, et ce qu’il faut pour racon­ter à la télévi­sion son his­toire incroy­able. Les caméras se repais­sent en champs-con­trechamps du con­traste entre l’animateur surén­ergique, déjà cent lieues au-dessus de son sujet, et le phénomène invité qui incar­ne le strict opposé. Puisque de médi­a­tique, Mar­tin Kazin­s­ki n’avait rien, jusqu’à se retrou­ver un beau matin absol­u­ment célèbre sans qu’il ne puisse en com­pren­dre la rai­son.

C’est à peu de choses près ain­si que s’ouvre Super­star, après une scène de liesse dans le métro où Mar­tin Kazin­s­ki se décou­vre con­nu de tous et se retrou­ve, tout paniqué et ahuri, pour­chas­sé par la foule puis invité par quelques requins de télévi­sion pour y racon­ter son his­toire. Il y ren­con­tre Fleur (Cécile de France), jour­nal­iste tirail­lée entre envie d’audimat et désir de tout lâch­er, avec qui l’inévitable aven­ture pein­era à s’imposer. Gian­no­li aime coller dans un milieu bien déter­miné des his­toires sim­ples, d’amour, d’orgueil et de soli­tude. L’approche de ces milieux fait son tal­ent et, lorsqu’elle est réussie, l’originalité rel­a­tive de ses films. C’était le cas du chantier d’À l’origine, moins déjà pour la chan­son de charme de Quand j’étais chanteur. Dans Super­star, la télévi­sion est réduite à l’emprisonnement qu’elle con­stitue, et les déchirures des per­son­nages parais­sent égale­ment réduc­tri­ces. Le présen­ta­teur Alban (Cédric Ben Abdal­lah) et le pro­duc­teur Jean-Bap­tiste (Louis-Do de Lenc­que­saing) se sont per­dus dans les rouages, Fleur (Cécile de France) tente encore de s’en extraire. Cha­cun a un fond de com­plex­ité, par­fois habile­ment sug­géré, pour­tant l’attention de Gian­no­li restera tou­jours focal­isée sur Kazin­s­ki, seul cen­tre de cette his­toire tirail­lée entre une ento­molo­gie pataude et la pein­ture presque grandil­o­quente de son milieu.

Que dit le film de la célébrité ? Rien, il n’en approche que les symp­tômes, c’est-à-dire le rap­port aux médias. Que dit le film de l’emballement médi­a­tique ? Qu’il broie, ceux qu’il élève tem­po­raire­ment, et le plus vio­lem­ment les anonymes, mais qui ne le sait déjà ? Qu’il broie aus­si ceux qui s’y frot­tent par leur méti­er. Pas seule­ment les jour­nal­istes star et ceux qui tirent les ficelles com­mer­ciales, mais tous les postes. Tous sont peu à peu déshu­man­isés, blasés, polis par le scoop, le choc, le buzz, pour finir inca­pables de ressen­tir la moin­dre émo­tion, sinon, briève­ment, au con­tact d’un corps à étrein­dre. Gian­no­li ajoute à ces descrip­tions un pro­longe­ment intéres­sant, tout le volet des médias ama­teurs, relayés par Inter­net. Une nou­velle pho­to de Kazin­s­ki, une vidéo ? YouTube, mil­liers de vues, mil­liers d’occurrences Google… Les gens sont fascinés, les médias sont fascinés par la fas­ci­na­tion des gens, la tech­nolo­gie trans­forme trois fois rien en événe­ment, le ser­pent se mord la queue. Lorsque, poussé à bout dans une émis­sion, Kazin­s­ki lance un long cri devant la caméra, Gian­no­li fait suiv­re un mon­tage de vidéos ama­teur où ses fans hurlent en cœur, aux qua­tre coins du monde, dans leur cham­bre ou dans la rue. Inter­net devient une zone floue d’activité de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion, le mon­stre incon­trôlable d’où a d’ailleurs sur­gi Kazin­s­ki. Ter­rain intéres­sant bien que glis­sant, et dont il ne fait en défini­tive pas grand-chose.

Plus gênant, Gian­no­li regarde ceux qu’il filme avec le même œil que la télévi­sion. D’une part en dynamisant au pos­si­ble l’image. Il accélère les séquences en les découpant, y insérant des scènes par­al­lèles, et en même temps en fait revivre les moments clés plusieurs fois, en changeant l’angle de vue. Par exem­ple : Fleur présente son pro­jet de reportage, la scène est chronologique­ment fidèle à son exposé, mais l’image la mon­tre quelques sec­on­des devant la rédac­tion, quelques sec­on­des chez elle à répéter son texte, quelques sec­on­des à son bureau. Le mon­tage est tou­jours préféré au tour­nage et à l’établissement d’un dis­cours et d’une mise en scène con­ti­nus. D’autre part et surtout, comme la télévi­sion, Gian­no­li ment par omis­sion. Il garde peu dans ce qu’il mon­tre, mais il le mon­tre avec une telle insis­tance qu’il le trans­forme en réal­ité pre­mière. C’est ce que fait la télévi­sion au quo­ti­di­en, ce que font les médias plus ou moins mal­gré eux, on l’a assez dit et vu, avec suc­cès sur le thème de l’insécurité lors des élec­tions de 2007, sans que la sauce prenne avec l’affaire Mer­ah en mars 2012. En par­tant du principe que ce qui est dit dans les médias est vrai, ce qui n’y est pas dit finit pure­ment et sim­ple­ment par dis­paraître, par ne pas exis­ter. Super­star, lorsqu’il mon­tre le nom­bre de vision­nages des vidéos de Kazin­s­ki, lorsqu’il mon­tre les occur­rences Google, les ama­teurs qui le sin­gent, lui écrivent, etc., oublie de mon­tr­er que bien plus de gens encore ignorent le phénomène, n’ont même pas un coup d’œil pour l’info Yahoo du jour. En résulte une impres­sion d’artificiel qui s’allie mal à l’esprit de dénon­ci­a­tion dont se pare le film.

Plus grave, quand le présen­ta­teur se fait atta­quer pour avoir traité Kazin­s­ki d’homme banal, qu’on voit dans les médias la rébel­lion de ce qu’on croirait un peu­ple entier se récla­mant lui aus­si de « banal », il n’est gardé qu’un petit symp­tôme, celui de la gueu­lante face caméra, de l’action choc sur YouTube. La rage, pas le recul. Et tous ces fans qui pour­suiv­ent Kazin­s­ki, d’abord l’adulant, ensuite le détes­tant, n’existent chez Gian­no­li que comme la représen­ta­tion d’une pop­u­la­tion sans éclat, qui passe son temps dans le métro ou les super­marchés, qui sem­ble peu ou pas du tout vivante, parce que vue depuis sa seule fas­ci­na­tion pour la célébrité, ou son seul refus. Super­star a un sujet trop poli­tique pour Gian­no­li, qui voudrait utilis­er un milieu comme un décor, en ne le fil­mant que d’un côté. S’il a le courage de pouss­er à l’extrême la logique – ou plutôt l’absurde – de son per­son­nage, jusqu’à l’amener beau­coup plus loin qu’on l’aurait cru, dif­fi­cile de sup­port­er la sim­ili-dénon­ci­a­tion de la machine médi­a­tique et dans le même temps l’usage si décom­plexé de sa mise en scène.

Notes

Notes
↑1 Ceux qui ont vu To Rome with Love, le dernier Woody Allen, pour­ront s’étonner de l’épisode où Rober­to Benig­ni vit une his­toire très sim­i­laire à celle de Kad Mer­ad dans Super­star. Gian­no­li racon­te que son film était déjà tourné quand Allen a réal­isé le sien, et sous-entend que le cinéaste aurait dû con­naître son his­toire puisqu’ils ont tous deux le même agent aux États-Unis. “J’ai même un mail acca­blant où cet agent s’en­t­hou­si­asme pour l’o­rig­i­nal­ité de mon sujet six mois avant le tour­nage de Woody Allen ! L’im­por­tant après deux ans de tra­vail, c’est désor­mais de préserv­er mon film et de tout faire pour l’of­frir au pub­lic qui se fout pas mal de tout ça. On en a par­lé avec Kad et on s’est dit qu’au fond, c’é­tait la réponse la plus élé­gante pour défendre notre film”, explique-t-il. (Source allocine.fr)