Con­nu pour son film-fleuve À l’ouest, rien de nou­veau (1930) et son adap­ta­tion un brin académique de Stein­beck Des souris et des hommes, Lewis Mile­stone a tou­jours su s’en­tour­er d’ac­teurs emblé­ma­tiques pour soutenir ses pro­duc­tions auprès du pub­lic. Cer­taines, plus oubliées, méri­tent pour­tant le détour, comme L’Em­prise du crime (1946), film noir par excel­lence, où la cul­pa­bil­ité devient un leit­mo­tiv aux relents “lang­iens”.

La longue ouver­ture du film est prob­a­ble­ment la par­tie la plus réussie du film. Au sein d’une grande demeure bour­geoise, la jeune Martha Ivers voue une haine sans lim­ite pour sa riche tante (inter­prétée par la dia­bolique Judith Ander­son, la célèbre Mrs Dan­vers de Rebec­ca). Effron­tée, elle s’op­pose con­stam­ment à l’au­tori­tarisme de sa tutrice, jusqu’à la tuer plus ou moins acci­den­telle­ment dans les escaliers de la mai­son. Wal­ter O’Neil, fils du per­cep­teur et témoin de la scène, devient le com­plice d’un crime à étouf­fer. Dès ces pre­mières min­utes, le ton est don­né : sur fond de haine mon­strueuse tein­tée d’une forte cul­pa­bil­ité, Lewis Mile­stone mul­ti­plie les scènes tournées de nuits et les jeux d’om­bres pour mieux sig­ni­fi­er le trou­ble mor­bide dans lequel les deux ado­les­cents ont som­bré. Con­damnés à rester enrac­inés dans cette province indus­trielle, ils vont met­tre en com­mun leurs intérêts, qui reposent sur le main­tien du secret et l’ai­sance finan­cière. Près de vingt années s’é­coulent jusqu’au retour de Sam Mater­son (Van Heflin) dans sa ville natale. Il a gran­di aux côtés des jeunes crim­inels, notam­ment la jolie Martha dont il était amoureux, et pour­rait venir col­porter la rumeur sur leurs méfaits.

Avec une atten­tion que cer­tains pour­ront trou­ver trop appliquée, voire un peu académique, Lewis Mile­stone mul­ti­plie les nom­breuses références au film noir qui règne en maître à Hol­ly­wood depuis le début des années 1940. Tout en ménageant de jolies plages de sus­pense, les enjeux sont abor­dés ici avec une con­fig­u­ra­tion bal­isée (un crime, un coupable, un com­plice et un élé­ment per­tur­ba­teur) tan­dis que les fig­ures féminines s’op­posent presque sché­ma­tique­ment ; face à Liz­a­beth Scott, jolie blonde mélan­col­ique aux airs trop évi­dents de Lau­ren Bacall (qui venait alors de s’im­pos­er dans Le Port de l’an­goisse d’Howard Hawks), la divine Bar­bara Stan­wyck (elle-même venait de briller dans le mythique Assur­ance sur la mort de Bil­ly Wilder) joue avec le génie qu’on lui con­naît les garces de luxe, com­posant sans scrupule avec une morale mod­u­la­ble selon ses intérêts. En somme, toutes les fig­ures sont ici con­vo­quées pour ce jeu du chat et de la souris où cupid­ité et désir frus­tré se côtoient, don­nant l’é­trange sen­ti­ment qu’au­cun des per­son­nages n’est pleine­ment à sa place. Les mariages y sont arrangés tan­dis que des com­pagnons de for­tunes se ren­con­trent sur le per­ron d’un hôtel miteux, dis­sim­u­lant tant bien que mal une soli­tude morale qui con­t­a­mine l’ensem­ble de ce film désen­chan­té.

Cen­tre névral­gique de L’Em­prise du crime auquel on pour­ra net­te­ment préfér­er le titre orig­i­nal, The Strange Love of Martha Ivers, le cou­ple de crim­inels est à ce point dis­so­nant qu’il révèle rapi­de­ment le pro­fond désar­roi des deux per­son­nages, cul­pa­bil­isés d’avoir con­duit un inno­cent à la potence. Face au frag­ile Kirk Dou­glas (alors au début de sa car­rière) qui plonge pro­gres­sive­ment dans un com­plexe d’échec, encour­agé par un alcoolisme qui le ronge, Bar­bara Stan­wyck dis­simule der­rière sa raideur un roman­tisme mor­bide. Le retour de Mater­son met à jour cette obses­sion en con­stru­isant un pont vers ce passé volon­taire­ment refoulé et con­duit les deux coupables sur l’inex­orable chemin de la fatal­ité. Sans for­cé­ment attein­dre la maes­tria de Fritz Lang qui, tout au long de son œuvre, n’a cessé de s’in­téress­er à la ques­tion de la cul­pa­bil­ité crim­inelle, Lewis Mile­stone livre néan­moins une œuvre ambiguë où l’amer­tume et les échecs pren­nent défini­tive­ment le pas sur la vie dont on avait rêvé.