Du 9 au 17 mars, la Ciné­math­èque de Toulouse accueillera la six­ième édi­tion du fes­ti­val Zoom Arrière. Sa pro­gram­ma­tion, axée sur la (re)découverte de films inter­dits, mar­quera l’oc­ca­sion de revenir sur la grande var­iété de cen­sures qui ont par­cou­ru (et con­tin­u­ent de par­courir) les épo­ques et les ter­ri­toires. À cette occa­sion, nous avons ren­con­tré Nat­acha Lau­rent, pro­gram­ma­trice, qui nous guide dans cette salu­taire aven­ture cinéphilique.

Du 9 au 17 mars, à l’oc­ca­sion de la 6ème édi­tion du fes­ti­val Zoom Arrière, vous pro­posez à la Ciné­math­èque de Toulouse une pro­gram­ma­tion qui dresse un panora­ma des dif­férentes cen­sures telles qu’elles s’ex­er­cent au ciné­ma. Pourquoi insis­tez-vous sur le pluriel ?

Il n’y a pas une cen­sure, mais des cen­sures – et c’est pourquoi nous par­lons de «films inter­dits». D’abord dif­férents types de cen­sure : un film peut être com­plète­ment inter­dit (même détru­it comme Le Pré de Bejine de Eisen­stein), mutilé (et donc exis­ter dans plusieurs ver­sions plus ou moins longues), autorisé avec des restric­tions (suiv­ant les âges, suiv­ant les ter­ri­toires, suiv­ant les cir­cuits de dis­tri­b­u­tion). Il peut être con­traint à une sor­tie ultra-con­fi­den­tielle (très peu de copies, pas de presse) ou voir sa sor­tie reportée, et peut bien sûr, avant même d’être ter­miné, subir toutes sortes de con­traintes : au niveau du scé­nario, du choix des acteurs, du mon­tage, et bien enten­du en ter­mes économiques.

Par ailleurs, la cen­sure ne peut se com­pren­dre que si l’on con­naît la société qui l’ap­plique, ses tabous, ses valeurs, et bien sûr la nature du régime poli­tique. Si l’on ne parvient pas à s’im­merg­er dans un con­texte poli­tique et cul­turel par­ti­c­uli­er – celui de l’in­ter­dic­tion – il peut être très dif­fi­cile de com­pren­dre pourquoi un film a été cen­suré. Les «films lap­ins» par exem­ple, ces films est-alle­mands réal­isés dans les années 1960 en RDA et inter­dits par le régime. Pas facile aujour­d’hui de com­pren­dre la dimen­sion sul­fureuse de ces œuvres… Ils pro­posent une vision de la jeunesse alle­mande alors com­plète­ment icon­o­claste : des jeunes qui doutent de l’avenir, qui s’in­téressent plus à leurs his­toires d’amour qu’à la con­struc­tion d’une société com­mu­niste, qui ont d’autres valeurs que le tra­vail. Cela fai­sait désor­dre à Berlin-Est dans les années 1960 !

Enfin, notre pro­gram­ma­tion veut aus­si mon­tr­er qu’il n’y a pas qu’une seule cen­sure qui descendrait du som­met de l’État. Il existe égale­ment une cen­sure orchestrée par des groupes de pres­sion – l’un des exem­ples les plus emblé­ma­tiques est peut-être la réac­tion des asso­ci­a­tions de catholiques inté­gristes qui ont tout fait pour empêch­er que La Dernière Ten­ta­tion du Christ de Mar­tin Scors­ese ne soit dis­tribuée en France – allant même jusqu’à met­tre le feu aux salles de ciné­ma qui pro­je­taient le film. Et bien enten­du, il existe aus­si une auto­cen­sure, beau­coup plus dif­fi­cile à cern­er, et donc à mon­tr­er : cen­sure dans les têtes. Quand les artistes et ceux qui les pro­duisent intè­grent les tabous de leur société et s’in­ter­dis­ent a pri­ori de traiter cer­tains thèmes ou d’aller à con­tre-courant des idées ou des formes artis­tiques com­muné­ment admis­es, on peut peut-être con­sid­ér­er que c’est la plus grande vic­toire de la cen­sure…

Quelles prob­lé­ma­tiques se sont posées selon vous pour la cen­sure française, des années 1930 aux années 1970 ?

Une suc­ces­sion de cas par­ti­c­uliers qui illus­trent nos peurs ! Et c’est ce que nous avons voulu met­tre en avant dans la pro­gram­ma­tion : des films sovié­tiques inter­dits dans les cir­cuits com­mer­ci­aux jusqu’en 1945 par peur des Rouges (mais dif­fusés dans le réseau des ciné-clubs) ; les films français d’a­vant-guerre inter­dits par le gou­verne­ment de Vichy sous pré­texte qu’ils étaient respon­s­ables de la défaite de la France (La Grande Illu­sion et Le Quai des brumes) ; la ques­tion de la reli­gion avec Je vous salue Marie et La Religieuse, con­sid­érés comme blas­phé­ma­toires par des asso­ci­a­tions inté­gristes ; les films éro­tiques et pornographiques avec l’ap­pari­tion du X‑age en 1976 (et aux­quels nous con­sacrons une sec­tion spé­ciale : «ciné clandé») ; et bien sûr la guerre d’Al­gérie, très présente dans notre pro­gram­ma­tion et qui fera l’ob­jet d’une journée d’é­tude (le 15 mars) avec des his­to­riens, des témoins, et des cinéastes. La guerre d’Al­gérie reste une blessure de notre mémoire, et le ciné­ma témoigne, aujour­d’hui encore, de la dif­fi­culté de par­ler de cette guerre et de la représen­ter.

Que pensez-vous de l’adage (surtout val­able pour le code Hays) qui veut que la cen­sure ait pu être stim­u­lante en ter­mes de créa­tiv­ité ?

Je ne sais pas si c’est un adage, mais c’est une vraie ques­tion que posent non seule­ment le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en de la péri­ode du code Hays, mais tous les ciné­mas soumis à une puis­sante cen­sure – il suf­fit de rap­pel­er ce qui s’est passé de l’autre côté du rideau de fer dans les années 1960 par exem­ple, et l’in­croy­able inven­tiv­ité des ciné­matogra­phies polon­aise, tché­coslo­vaque ou sovié­tique, ou de citer l’ex­tra­or­di­naire richesse du ciné­ma iranien aujour­d’hui. Con­tin­uer à créer à la fois sans se renier et sans être bâil­lon­né implique sou­vent pour les artistes une capac­ité décu­plée à con­tourn­er, sug­gér­er, détourn­er. Et comme dis­ait Robert Dois­neau, sug­gér­er, c’est créer ! En même temps, on ne peut évidem­ment jamais souhaiter l’ap­pli­ca­tion d’une cen­sure. Et de toutes façons, la lib­erté d’ex­pres­sion n’est jamais défini­tive­ment acquise : elle n’est ni naturelle, ni évi­dente. Elle est tou­jours une con­quête et demande une extrême vig­i­lance.