Auro­ra fait par­tie du cycle des « Six his­toires de la ban­lieue de Bucarest », que Cristi Puiu a inau­guré avec La Mort de Dante Lazares­cu en 2004. Dans la droite lignée de son prédécesseur, Auro­ra fait appel aux tech­niques doc­u­men­taires, mais joue surtout sur les attentes du spec­ta­teur vis-à-vis du crim­inel, inter­prété par le réal­isa­teur lui-même.

La Mort de Dante Lazares­cu suiv­ait le corps bringue­balé d’un vieil­lard, mais Cristi Puiu a décidé de prêter le sien en incar­nant Viorel, le per­son­nage prin­ci­pal d’Auro­ra. Un fait réel, celui d’un « homme qui tue », est à l’origine du long-métrage, qui respecte d’ailleurs la chronolo­gie de l’événement. Cepen­dant, la crainte de voir le réal­isa­teur incar­n­er l’acteur plutôt que le per­son­nage est vite dis­sipée : bien qu’il soit longue­ment exam­iné, par­fois selon des méth­odes qua­si-médi­cales, rien chez Viorel ne pré­tend expli­quer son dessin d’« homme qui tue ». Tout en endos­sant le rôle, Cristi Puiu parvient à focalis­er sa réal­i­sa­tion sur l’opacité de l’individu : en somme, de l’incarnation sans l’Actor’s Stu­dio et son besoin de l’explication, de l’« indice », comme pour une enquête de police.

Auro­ra va encore un peu plus loin que La Mort de Dante Lazares­cu, où les patholo­gies du per­son­nage et la spi­rale de l’administration médi­cale con­sti­tu­aient autant d’explications à l’issue du long-métrage. Ici, Cristi Puiu préserve l’étrangeté de Viorel, non par une réal­i­sa­tion pudique ou hon­nête, mais par un mon­tage qui préfère les non-dits : Viorel tente de se tuer ? Rien n’explique son geste, ni pourquoi il y renonce. De la même façon, une des con­ver­sa­tions les plus longues d’Auro­ra s’articule autour du Petit Chap­er­on Rouge : inutile d’y chercher une quel­conque impli­ca­tion psy­chol­o­gisante. La série de meurtres est tout aus­si décep­tive : c’est vrai­ment lui, « l’homme qui tue » ? L’éloignement ponctuel de la caméra lorsque Viorel échange avec d’autres per­son­nages, et la prise directe du son par­ticipent à cet aspect du film qui lui rend la con­tin­gence du réel dont il aurait pu être privé par un mon­tage plus con­sen­suel.

Les sit­u­a­tions plus sus­cep­ti­bles de fournir des expli­ca­tions, comme une dis­cus­sion entre voisins de palier, une con­fronta­tion dans un mag­a­sin de vête­ments, ou un inter­roga­toire intéressent aus­si Cristi Puiu, mais dans une per­spec­tive doc­u­men­taire qui étire chaque scène. Auro­ra exige ain­si beau­coup de l’attention du spec­ta­teur par une sécher­esse nar­ra­tive et esthé­tique, qui l’oblige à con­sid­ér­er chaque détail pour finale­ment se ren­dre compte qu’ils ne sont pas sig­ni­fi­cat­ifs. Toute­fois, tout en évi­tant d’une manière par­fois sys­té­ma­tique les arti­fices de la fic­tion, Cristi Puiu en rap­pelle l’inévitable néces­sité en incar­nant lui-même le rôle de Viorel. S’il s’agit de l’expérience du réal­isa­teur, avec Auro­ra, c’est aus­si celle du spec­ta­teur.