Georges Pier­ret est le patron d’une société de con­struc­tion de bateaux de luxe que la crise finan­cière, et la frilosité ban­caire qui en résulte, met­tent peu à peu en péril. Si la clien­tèle et le milieu sont for­tunés, la « masse salar­i­ale » (déli­cieux terme inhu­main) est bel et bien pro­lé­taire. La con­jonc­ture lui impose des com­pro­mis aux­quels même lui, véri­ta­ble super-héros mod­erne (il con­naît tous les prénoms des ouvri­ers !), doit mal­heureuse­ment se pli­er : éviter le naufrage, sauver un can­ot, sabor­der le reste, et tenir encore bon la barre.

Petit père des peuples

La volon­té de pro­pos­er un film social est claire­ment vis­i­ble avec ce scé­nario, mais il appa­raît plutôt que Jacques Mail­lot cède à des solu­tions de facil­ité qui con­tour­nent large­ment la ques­tion. Muni de son coscé­nar­iste Pierre Chos­son, il déforme la réal­ité à tra­vers toute une gamme de pos­tures très manichéennes : le gen­til patron, les méchantes ban­ques, les gen­tils (mais un peu bêtes) délégués syn­di­caux, le méchant (et moins bon) con­cur­rent… Et plus large­ment, il adhère tout à fait à la vision fan­tas­mée de la crise finan­cière, où une économie qui sem­blait très bien fonc­tion­ner se voit souf­flée par un oura­gan venu de nulle part. Nulle part, ou presque ; il a quand même l’air de venir d’au dessus, donc on y pointe le doigt : les salariés vers le patron, le patron vers les ban­ques… À ce titre, Mail­lot fait sen­si­ble­ment la même erreur d’interprétation de la réal­ité que les ouvri­ers qu’il met en scène ; seule­ment lui, il a à sa dis­po­si­tion les out­ils de la fic­tion, et quand il se méprend sur la réal­ité, il peut sim­ple­ment la déformer, et accuser la banque, la con­cur­rence com­mer­ciale, l’actionnariat… Bref, arranger à sa sauce, autour d’un point de vue patronal. Un film de fic­tion d’une heure et demie ne per­met certes pas de dépein­dre la réal­ité économique d’un phénomène aus­si dense, mais y dis­tribuer arbi­traire­ment des coupables et des vic­times reste un sim­plisme à éviter.

La mol­lesse de l’intrigue n’est ravivée que par des insuf­fla­tions super­flues. Cer­taines de ces sor­ties de ter­rain sont là pour faire pass­er le temps, telles que cette romance improb­a­ble con­clue à Moscou entre le dessert et le café et pas­sion­né­ment entretenue quelques mois. D’autres revi­en­nent péri­odique­ment, tein­tant le per­son­nage de nuances inutiles, comme cette com­pagne défunte qui revient comme un fan­tôme ou réap­pa­rait dans ses sou­venirs, sou­vent nue. Le peu d’engagement de Jacques Mail­lot sur les per­son­nages qu’il installe comme des out­ils se trahit dans la façon agaçante qu’il a de con­stam­ment les aban­don­ner : les ouvri­ers men­acés de licen­ciement se révoltent, résis­tent, se bat­tent, et quand ils per­dent finale­ment leur com­bat, il n’est tout sim­ple­ment plus ques­tion de s’intéresser à eux ; ils n’existent plus. La rai­son à cela est que ce qui intéresse vrai­ment Jacques Mail­lot, c’est son per­son­nage prin­ci­pal. La frénésie avec laque­lle il le gar­nit d’enjeux annex­es inutiles, ou per­siste à illus­tr­er son héroïsme scène après scène, lui per­met d’écarter inlass­able­ment le sujet. Pour lequel il dis­pose de quelques solu­tions de comp­toir.