L’af­faire est enten­due : le ciné­ma français n’est pas à l’aise avec l’hor­reur, l’épou­vante et le fan­tas­tique. Comme si notre cul­ture ciné­matographique ne s’ac­cor­dait que dif­fi­cile­ment avec un genre que l’on ne sait pas trop com­ment abor­der, entre déférence vis-à-vis des maîtres (Hitch­cock, Lynch, Cro­nen­berg, Argen­to, pour ne citer qu’eux) et mépris à l’é­gard d’une cinéphilie à la marge, offi­cieuse et sou­vent jugée vul­gaire, voire car­ré­ment indigne. C’est un peu comme si l’ad­mi­ra­tion de Truf­faut pour Hitch­cock avait nour­ri, pour les généra­tions de cinéastes qui ont suivi, un com­plexe d’in­féri­or­ité dou­blé d’un sen­ti­ment de frus­tra­tion. À la manière de beau­coup de musi­ciens avec le rock, les rares qui s’en sont sor­tis la tête haute l’ont fait dans la langue de Shake­speare, comme récem­ment Alexan­dre Aja et ses jouis­sifs (et ultra-vio­lents) La colline a des yeux et Piran­ha 3D ou Quentin Dupieux avec Rub­ber.

Le pitch pro­posé par Lau­rent Achard et sa co-scé­nar­iste Frédérique More­au pour l’i­nat­ten­du Dernière séance (au départ, un film de com­mande de Canal Plus pour le pro­gramme French Frayeur) joue astu­cieuse­ment avec le décalage entre la car­i­ca­ture du cinéphile pous­siéreux et un peu vieux garçon qui ani­me un ciné­ma de quarti­er promis à la revente et le slash­er des orig­ines qui, de Psy­chose à la série des Scream, adore met­tre en scène des tueurs psy­chopathes qui ont quelques prob­lèmes avec maman. Soit, de façon qua­si-lit­térale, le jeune Truf­faut avalé tout cru par Hitch­cock : avec ses chandails informes et sa raie de côté, Pas­cal Cer­vo incar­ne une mas­culin­ité désuète qui séduit une spec­ta­trice par sa pas­sion pour le ciné­ma et tru­cide à coups de can­i­fs les pom-pom girls, pros­ti­tuées, vendeuses ambu­lantes et con­duc­tri­ces de taxi en gar­dant en sou­venir une par­tie de leur anatomie pour entretenir une col­lec­tion… très per­son­nelle. Antoine Doinel et Antho­ny Perkins dans un seul et même corps, réu­nis pour l’é­ter­nité dans une vieille salle de ciné­ma : l’idée est, avouons-le, assez géniale, du moins sur le papi­er.

Petite psychose

À l’écran, en revanche, c’est une autre paire de manch­es, et Lau­rent Achard ne parvient que trop rarement à tenir les promess­es de cet amu­sant pos­tu­lat. C’est que chez Achard, tout est à pren­dre très au sérieux, au pre­mier degré, avec une grav­ité solen­nelle qui asphyx­ie tout – à com­mencer par le spec­ta­teur, qui se voit refuser la pos­si­bil­ité même d’une issue de sec­ours. La mise en scène, toute en plans grisâtres à la mor­bide froideur, suit avec fas­ci­na­tion les pul­sions crim­inelles de son héros poli comme un curé de cam­pagne et raide comme la mort : inter­dit donc de rigol­er, sauf (involon­taire­ment) lors de ridicules scènes en flash-back cen­sées nous expli­quer le pourquoi du com­ment de la ciné-folie du machi­avélique pro­jec­tion­niste. Pour­tant, ce qui dérange ici, ce n’est évidem­ment pas tant la noirceur du pro­pos que la mal­adresse avec laque­lle le réal­isa­teur s’e­scrime à légitimer sa série B, tant sur le fond que sur la forme, comme si l’e­stampille bis était trop infamante pour se suf­fire à elle-même. La vieille oppo­si­tion entre ciné­ma d’au­teur et ciné­ma bis atteint ici un drôle de parox­ysme : rem­pli de longs plans silen­cieux et austères mon­trant avec une com­plai­sance mal­saine l’éprou­vant mas­sacre des vic­times du tueur, le film de Lau­rent Achard est-il moins vul­gaire que le grand bain sanglant offert aux poupées sil­i­conées et irréelles d’Alexan­dre Aja dans le joyeux Piran­ha 3D ? Pas sûr.