Nou­velle démon­stra­tion d’un retour en grâce d’un ciné­ma libanais, Balle per­due s’inscrit dans la par­faite con­ti­nu­ité d’une pro­duc­tion qui tente d’exorciser le trau­ma­tisme des con­flits inces­sants. Mais que la présence dans le cast­ing de Nadine Laba­ki (réal­isatrice de Caramel et d’Et main­tenant, on va où ?) n’induise pas en erreur : à la dif­férence des mis­es en scène de celle-ci, Georges Hachem fait le choix d’une cer­taine sécher­esse, loin de toute grandil­o­quence démon­stra­tive.

Ces dernières années, le ciné­ma libanais nous a per­mis de décou­vrir de nou­veaux tal­ents dont notam­ment Danielle Arbid (Dans les champs de bataille) et le duo Joan­na Had­jithomas / Khalil Jor­eige (Je veux voir). Mais celle qui a rem­porté la palme de l’adhésion publique, c’est Nadine Laba­ki qui, en seule­ment deux films, s’est imposée ambas­sadrice de charme de son pro­pre pays, au risque de s’en tenir un ciné­ma de pose et tape-à‑l’œil pas ent­hou­si­as­mant pour un sou. En dépit de ce qui les sépare sur le plan formel, ces cinéastes sont tous tra­vail­lés par une même obses­sion : celle d’utiliser le médi­um ciné­ma comme moyen d’exorcisation des trau­ma­tismes liés à la guerre. Il suf­fit par exem­ple de lire les cour­ri­ers reçus de lecteurs libanais au moment de la sor­tie de Et main­tenant, on va où ? pour mesur­er l’impact que de telles œuvres (qu’on peut ensuite tou­jours dis­cuter dans ses par­tis-pris esthé­tiques) ont sur un pub­lic nation­al en quête d’un écho de leurs souf­frances. Mais là où les cinéastes dépassent ce rôle de médi­a­teur que sem­ble induire leur statut, c’est lorsqu’ils parvi­en­nent à con­stru­ire quelque chose en marge de ces con­flits qui ryth­ment trop régulière­ment le quo­ti­di­en des Libanais.

C’est un peu le pari que réus­sit Georges Hachem, né libanais mais exilé en France à son ado­les­cence, et qui décide de retourn­er dans son pays natal pour venir à bout de ce qu’il n’a jamais pu exor­cis­er. Un peu comme dans le très beau Je veux voir, le con­flit restera dans Balle per­due – presque – tou­jours en hors-champ, devenant une idée abstraite. Mais à la dif­férence de Cather­ine Deneuve, qui jouait alors une actrice française voulant « voir » à tout prix les stig­mates du con­flit, le per­son­nage de Noha (jouée par Nadine Laba­ki) ne souhaite plus être le témoin d’un déchire­ment nation­al qui a fini par faire naître en elle un insond­able sen­ti­ment de dés­espoir. Même une malen­con­treuse dis­pari­tion à laque­lle elle assiste (et dont est vic­time son amant) finit par se noy­er dans le champ de l’imperceptible, de l’abstraction d’une exis­tence réduite à un non-sens per­ma­nent. Le réal­isa­teur, avec une économie de moyens assez impres­sion­nante, ne cherche à aucun moment à pro­pos­er une œuvre-témoignage dont l’ampleur serait for­cé­ment soutenue par la mul­ti­plic­ité des réc­its. Il choisit au con­traire de pren­dre ce per­son­nage de vieille fille plus vrai­ment bonne à mari­er et à qui on ne peut plus racon­ter d’histoires, pour ren­dre compte d’un état d’esprit au tour­nant de l’été 1976, quelque temps avant la réac­ti­va­tion d’un con­flit qui allait s’éterniser sur plus de quinze ans.

Loin des pos­es dont elle nous dis­pense à l’envi dans ses pro­pres réal­i­sa­tions, Nadine Laba­ki offre ici une com­po­si­tion min­i­mal­iste et sans fard. Comme réin­ven­tée sous la caméra de son com­plice, l’actrice est de tous les plans, même lorsqu’elle est absente, traî­nant une langueur que sa pro­pre famille ne com­prend pas et qui finit par devenir acte de résis­tance, de rébel­lion puis de démis­sion. La brume qui obscurcit le champ de per­cep­tion de la jeune femme finit par con­t­a­min­er l’image aux couleurs délavées ; les choix de cadre soulig­nent assez sub­tile­ment la soli­tude qui emmure chaque per­son­nage au point de faire de leurs dis­cours d’étranges arti­fices. Le joli tour de force que réus­sit Georges Hachem est égale­ment de par­ler d’une con­di­tion fémi­nine, con­trar­iée par le poids des tra­di­tions, sans tomber dans une démon­stra­tion empesée. À l’image de sa mise en scène sèche mais dis­crète, Balle per­due est un film sur ce qui se devine, pas sur ce qui se voit.