Il paraît qu’Un heureux événe­ment est un film fémin­iste. Fémin­iste ? Que nous dit-on : que la mater­nité est un sup­plice. Bar­bara, juste au som­met de la crête qui sépare l’innocence de sa jeunesse et la désil­lu­sion de l’âge adulte, cara­cole, bouil­lonne de fraîcheur, tombe amoureuse, et se jette avec insou­ciance dans une grossesse, prise par le feu de la pas­sion pour son benêt de com­pagnon. Les choses se gâtent bien vite : étape après étape, elle vit chaque pas de plus comme une souf­france, et pire, comme une sous­trac­tion. Ce bébé qui grandit en elle, il lui sem­ble qu’il est en train de la dévor­er, de la dimin­uer. Il lui prend sa féminité, sa libido, il la domine : il lui ordonne de manger, de dormir, ou au con­traire de rester éveil­lée. Dans le même temps, comme par hasard, elle n’aurait besoin de ne s’occuper que d’elle, de sa thèse de phi­lo, accom­plisse­ment de son indépen­dance, elle la work­ing girl. L’interrogation orig­inelle d’Un heureux événe­ment est celle-ci : si être enceinte, puis mère est une tor­ture, pourquoi per­son­ne ne le dit ? Enten­dez : est-ce un secret bien gardé par la bien-pen­sance andro­crate, pour ne pas atta­quer l’association d’idées « mater­nité / accom­plisse­ment de la femme » ?

Mais le truc est un peu voy­ant. Bezançon (à moins qu’il s’agisse d’Éliette Abé­cas­sis, autrice du roman auto­bi­ographique dont est adap­té le film) prend son pan­el de per­son­nages comme une boîte à out­ils. À la con­flu­ence de tous les engrenages mis en place, une Ève mod­erne, une femme libre, désir­able, par­faite­ment heureuse, bien­tôt con­damnée. Tout ce qui se trou­ve autour d’elle ne devient alors que l’extension de son trau­ma, comme si la société défor­mée par l’égoïsme de sa dépres­sion n’était peu­plée que de tous les indi­vidus par­faite­ment haïss­ables qu’elle aura besoin d’accuser. À ma gauche, un père absent, désol­i­darisé de la grossesse comme de la pater­nité. À ma droite, un per­son­nel social et médi­cal sourd à la détresse de Bar­bara, qui refuse de voir sa féminité fon­dre comme neige au soleil, et à son inquié­tude, elle qui « ne sait pas si bien s’occuper d’elle-même, com­ment pour­ra-t-elle s’occuper de quelqu’un d’autre ». Ce qui fait d’Un heureux événe­ment un film rel­a­tive­ment agaçant, c’est qu’il se saisit d’une péri­ode de tran­si­tion faite – et c’est bien con­nu, n’en déplaise à Abé­cas­sis – d’un mélange de souf­france et de bon­heur – pra­tique­ment éludé par le film, où Bar­bara n’est, au mieux, qu’intriguée par sa progéni­ture –, et qu’il en fait le sim­ple itinéraire de la femme vers son anéan­tisse­ment. Il se refuse à la com­plex­ité d’une méta­mor­phose, à laque­lle fait égale­ment face l’homme, bien que de façon évidem­ment moins physique, et la lim­ite à une cer­taine vic­tim­i­sa­tion. Bien sûr, il faut se munir de pincettes et de gants pour exprimer sa méfi­ance vis à vis de cette forme nég­ligée et déviante de fémin­isme, mais l’universalité du cas d’Éliette/Barbara n’est pas aus­si acquise que le film voudrait nous le faire croire. On flaire à un moment une bonne idée, dans laque­lle le film ne s’engouffre hélas pas : le cou­ple fait l’acquisition d’une caméra, pour filmer le nour­ris­son, et envoy­er des images à un grand-père absent. En même temps qu’elle filme, Bar­bara laisse éclater sa colère, et en fait même un peu le tri : soudain, se met­tre en scène, voilà la clef pour guérir le réel. Jail­lisse­ment anec­do­tique d’un procédé ingénieux.

Nous voilà donc face à ce fémin­isme un peu racoleur, un peu bateau, et lim­ité à l’accomplissement par la sex­u­al­ité. À ce titre, Bezançon fait preuve d’une insis­tance dans le mau­vais goût qui véri­fie volon­tiers l’impression d’immaturité déjà dégagée par le per­son­nage prin­ci­pal. Louise Bour­goin mon­tre les fess­es, les seins, gémit, jouit, par­le comme un camion­neur, joue l’éléphant dans le mag­a­sin de porce­laine comme pour asseoir de la plus mal­adroite des façons un statut « choc » au film, qui ne trompe per­son­ne. Pour le reste, les dia­logues, absol­u­ment navrants, figent toute les sit­u­a­tions soit dans un humour chiqué, réc­ité, soit dans la philoso­phie de comp­toir, mais jamais dans une impres­sion de réal­ité. Bezançon enchaîne les idées anec­do­tiques, et fait diver­sion sur toute la durée de la grossesse avec ce qu’il a de plus putassier. Brouiller les pistes, entre une sup­posée con­sis­tance socio-ana­ly­tique et un humour bête­ment grossier, pour se cam­ou­fler der­rière cette fron­tière floue qui sépare le pre­mier degré du sec­ond, et à l’arrivée se pré­ten­dre intel­ligem­ment trans­gres­sif : voilà, sem­ble-t-il, la recette qui fait d’Un heureux événe­ment un des films les plus arriv­istes de cette année.