Bien que tourné à Paris et adap­té d’une pièce de Yas­mi­na Reza, le huis clos de Polan­s­ki effectue bel et bien une per­cée dans la bonne con­science libérale améri­caine. Cette espèce de film-vengeance de la part d’un Polan­s­ki ban­ni pour les raisons que l’on con­naît out­re-Atlan­tique n’en reste pas moins une jouis­sive sail­lie con­tre l’in­tel­li­gentsia bien pen­sante portée par un quatuor d’ac­teurs irréprochables.

Au com­mence­ment était l’e­space. Huis clos dans un apparte­ment de Brook­lyn, Car­nage joue donc sur la réduc­tion de l’e­space ciné­matographique en qua­tre lieux : l’en­trée, lieu de l’at­tente et des pas­sages, le salon, lieu du con­flit, la cui­sine, lieu de défoule­ment, et la salle de bain, seul ter­ri­toire neu­tre. La dif­fi­culté de l’ex­er­ci­ce réside tou­jours dans le con­tourne­ment, ou non, de l’ex­iguïté à l’écran, dans l’u­til­i­sa­tion, ou non, des vari­a­tions mul­ti­ples qu’of­fre un seul et même décor. Et Polan­s­ki ira jusqu’au cli­max de celles-ci. La peur de la répéti­tion ou celle de l’im­mo­bil­isme théâ­tral ne l’a vis­i­ble­ment pas com­plexé : il utilise durant une heure et vingt min­utes sa caméra comme une ser­pent mou­vant, insi­dieux, traquant la moin­dre expres­sion, le moin­dre détail physique et matériel. Pas­sant de plans totale­ment claus­tro­phobes aux tableaux ani­més plus posés et ana­ly­tiques, le film frappe par sa diver­sité visuelle, d’au­tant que la machine ‑on pou­vait le crain­dre, ne tourne jamais au sys­tème vide, et n’est pas sans rap­pel­er les caciques du réal­isa­teur telles que le cloi­son­nement, l’in­quié­tude, l’am­biva­lence ou l’é­trangeté.

S’il joue des pos­si­bles spa­ti­aux, Polan­s­ki s’a­muse égale­ment des allonge­ments tem­porels que pro­cure la ren­con­tre des deux cou­ples qui peu­plent le huis clos. Le pre­mier, les Longstreet (John C. Reilly/Michael et Jodie Foster/Penelope), maîtres tem­po­raires de leur espace, reçoivent pour quelques min­utes les Cowen (Kate Winslet/Nancy et Christoph Waltz/Alan). Le drame du jour est sim­ple : le reje­ton Cowen a fait per­dre, lors d’une bas­ton de cour d’é­cole, deux inci­sives au reje­ton Longstreet. En l’ab­sence des enfants, ce sont les par­ents qui règ­lent leur compte, et Polan­s­ki les siens avec les valeurs de la haute classe moyenne améri­caine. Par­tant d’une forme assez vaude­vil­lesque dans le recul con­stant du départ des Cowen notam­ment, le réal­isa­teur se lance peu à peu dans l’ex­plo­sion des car­ac­tères soci­aux que cha­cun porte aux nues : pas­sion­née par les Dogons et fausse­ment affec­tée par le con­flit au Dar­four, Pene­lope éti­ole rapi­de­ment son ver­nis cul­turel de bour­geoise nos­tal­gique d’un exo­tisme dix-neu­vièmiste pour tomber dans la défense de son fils, faisant alors appel au besoin de paci­fi­er la com­mu­nauté. Mais, et là est aus­si la force du film, chaque per­son­nage ne s’ex­prime pas seule­ment en tant que par­ent, mais aus­si en tant que femme, fausse­ment polie et rangée, ou qu’homme, fausse­ment dom­i­na­teur.

Mais au milieu de cette dialec­tique des boule­verse­ments de tons et de pou­voirs transparaît par­fois une ombre de folie, de per­ver­sité ou de dépres­sion qui rend les per­son­nages plus com­plex­es, les extrait du banal por­trait social, les human­ise, sans les absoudre. En cela, le film doit beau­coup à ses inter­prètes, qui ne recu­lent devant aucun sac­ri­fice voire aucune humil­i­a­tion : l’an­guleuse Jodie Fos­ter s’op­pose notam­ment à la ronde Kate Winslet qui sera la pre­mière à vom­ir, dans tous les sens du terme, le petit jeu de politesse imposé par le sys­tème de valeurs nor­ma­tives des Longstreet. Le décor physique du drame est métic­uleux : par petites touch­es, la vio­lence sur­git d’un bruit de mâchoire ou d’un détail à l’ar­rière-plan tan­dis qu’au pre­mier, les pos­tures, les vis­ages et les obses­sions des uns et des autres fleuris­sent : rigides de prime abord, les corps pren­nent vie peu à peu, et, ne sachant pas se maîtris­er, devi­en­nent hys­tériques, avant le repos des guer­ri­ers. Par le prisme intro­duc­tif de la ques­tion éduca­tive, Polan­s­ki démonte avec habileté les don­neurs de leçons, tout en con­ser­vant une ten­sion très ténue et fort jouis­sive et en mon­trant qu’un grand écran n’a pas néces­saire­ment besoin de grands espaces, pourvu que ceux-ci soient intel­ligem­ment scrutés.