18 jours compte bien des défauts et il est trop long. Il reste pour­tant d’un réel intérêt, mal­gré l’inégalité de ses chapitres. Inutile de les hiérar­chis­er, le film col­lec­tif est insé­para­ble de son pro­jet : réu­nir au lende­main de la révo­lu­tion égyp­ti­enne dix cinéastes pour faire revivre, cha­cun à sa manière, la vie au Caire durant les dix-huit jours de man­i­fes­ta­tions à l’issue desquelles Hos­ni Moubarak démis­sion­na.

L’extraordinaire vague de con­tes­ta­tion qui tra­verse les pays arabes depuis l’hiver 2010–2011 ne man­quera pas, après les moissons d’images directes postées sur les sites de vidéos en ligne, de se revivre au tra­vers du ciné­ma. Pour l’heure, en sep­tem­bre 2011 (et en réal­ité depuis mai, le film ayant été mon­tré à Cannes), mal­gré les désil­lu­sions con­statées après cer­taines vic­toires et l’enlisement de la sit­u­a­tion syri­enne, l’euphorie est la pre­mière image que l’on attendait d’un ciné­ma post-révo­lu­tion. 18 jours, com­posé de dix courts films-chapitres de dix réal­isa­teurs égyp­tiens, se cen­tre sur la péri­ode rel­a­tive­ment brève de man­i­fes­ta­tions ayant abouti au départ du prési­dent Hos­ni Moubarak.

Pour­tant au lieu d’un film de vic­toire, d’un film engagé voir dialec­tique, 18 jours exhale un par­fum bien dif­férent. À voir com­ment les réal­isa­teurs ont mis en scène les jours de vio­lences et de man­i­fes­ta­tions paci­fiques, on décou­vre un ensem­ble, qui, bien loin de met­tre en avant une foule unie – celle de la place Tahrir –, présente des indi­vidus isolés, reclus dans leur exis­tence et ter­ri­fiés à l’idée de met­tre le nez dehors quand gronde le dan­ger. Un des per­son­nages est un geek tout ce qu’il y a de mon­di­al­isé, il vit sa révo­lu­tion sur Face­book et ne fini­ra par rejoin­dre la rue que pour le joli minois de sa voi­sine. Un autre se laisse qua­si­ment mourir de faim der­rière le store de fer bais­sé de son mag­a­sin, plutôt que d’affronter les bruits de vio­lence indéfinie qui lui parvi­en­nent. D’autres encore tra­verseront aphasiques des jours entiers avant d’ouvrir leur porte. La société égyp­ti­enne, qui sem­ble dans cer­tains pro­grammes un peu sché­ma­tique, ne ressem­ble en général pas à celle qu’on imag­ine. Elle ressem­ble plutôt à la nôtre, indi­vid­u­al­iste avant d’être héroïque, et sa représen­ta­tion témoigne, de la part des par­tic­i­pants au pro­jet, d’une humil­ité et d’un recul qui s’apparentent à de la sagesse. D’autant que cette image ren­con­tre naturelle­ment le courage, les mar­tyrs, les exac­tions et les erreurs com­mis­es, que l’on voit dans le film, et qui furent le cen­tre à peu près unique de l’attention médi­a­tique.

Pour­tant, de recul, les cinéastes en avaient peu. Quelques jours après la révo­lu­tion, devant l’impossibilité qu’un seul regard rende la diver­sité des émo­tions vécues, le pro­jet col­lec­tif est décidé. Qua­tre scé­nar­istes tra­vail­lent aux his­toires puis le tour­nage démarre immé­di­ate­ment. Mais s’il est han­té par la peur de l’action, 18 jours ne donne ni leçons ni bons points. Ceux qui agis­sent le font rarement pour de bonnes raisons, et même, ceux qui agis­sent mal pour­raient bien sou­vent le faire pour de bonnes raisons. Con­clu­sion : l’union fait la force men­tale. Rien de nou­veau sous le soleil mais c’est ce qui fait l’humilité de 18 jours : mon­tr­er non pas ceux qui ont fait la révo­lu­tion, mais ce qu’a (aus­si) fait la révo­lu­tion. Les médias ont joué leur rôle à plein, le ciné­ma suit ici le sien, bien sou­vent oublié, de respecter une dis­tance entre les événe­ments et la caméra. Il y aurait des leçons à don­ner à bien des indus­tries ciné­matographiques autrement plus huilées.