La dernière fois que nous avions pris des nou­velles de Yous­ry Nas­ral­lah, c’é­tait dans le cadre d’une inter­view réal­isée en mars 2013 à l’oc­ca­sion de la sor­tie DVD de son dernier film, Après la bataille. À cette époque, le réal­isa­teur égyp­tien sem­blait très affec­té par la tour­nure prise par la révo­lu­tion égyp­ti­enne, à peine plus d’un an après la chute du régime dic­ta­to­r­i­al. Son désir de ciné­ma sem­blait éteint, comme si la réal­ité de l’échec de l’après-Moubarak avait bru­tale­ment anéan­ti le pou­voir utopiste de la fic­tion. Autant dire que le retour der­rière la caméra de l’au­teur de La Porte du soleil est une excel­lente nou­velle, qui plus est par le biais d’une fic­tion qui emprunte volon­taire­ment aux codes du soap, couleurs cha­toy­antes et per­son­nages arché­ty­paux à la clé, et où la ques­tion de l’ex­er­ci­ce poli­tique est tout entière portée par l’in­sa­tiable gour­man­dise des per­son­nages. Expéri­ence cathar­tique pour un peu­ple mar­qué par les désil­lu­sions, anti­dote à la morosité ambiante, Le Ruis­seau, le pré vert et le doux vis­age n’est pas pour autant décon­nec­té des réal­ités sociales et poli­tiques de son pays : le réal­isa­teur prend ici le par­ti-pris de ten­dre un miroir défor­mant à ses com­pa­tri­otes, exal­tant leur appétit sen­suel et leur désir de résis­tance. Tout entier artic­ulé autour d’un mariage pop­u­laire organ­isé dans la cam­pagne égyp­ti­enne, le film devient le petit théâtre des rap­ports de force et de séduc­tion entre les per­son­nages, emprun­tant volon­tiers aux codes du musi­cal bol­ly­woo­d­i­en, rap­pelant que Yous­ry Nas­ral­lah reste plus que jamais le digne héri­ti­er de Youssef Chahine.

Des coulisses à la scène

Il serait dif­fi­cile de résumer en quelques lignes tous les fils nar­rat­ifs que le film tisse en un peu moins de deux heures. La pro­fu­sion de per­son­nages et la grande diver­sité des liens qui les rassem­blent au sein de ce mariage pop­u­laire pour­raient effray­er plus d’un spec­ta­teur, tout comme le par­ti-pris du réal­isa­teur de jouer avec les arché­types et autres fig­ures de con­tes (les braves face au machi­avélisme de la vilaine sor­cière) éloigne la propo­si­tion de Yous­ry Nas­ral­lah de ce réal­isme social et doc­u­men­taire qui car­ac­térise tant le ciné­ma nord-africain post-révo­lu­tion­naire. Pour­tant, on est stupé­fait par l’é­ton­nante flu­id­ité dont le film fait preuve tout son long, comme libéré d’une oblig­a­tion de sérieux que d’autres réal­isa­teurs s’im­poseraient pour par­ler de l’Égypte des années 2010. Au-delà de la lim­pid­ité des enjeux dra­ma­tiques (une som­bre affaire de restau­rant qu’une famille refuse de ven­dre à un cap­i­tal­iste cupi­de), c’est l’emphase généreuse avec laque­lle le réal­isa­teur s’in­téresse aux petites his­toires de ses per­son­nages qui insuf­fle une dynamique d’ensem­ble cohérente et homogène. Avec une belle dex­térité, Nas­ral­lah découpe l’e­space pro­téi­forme où se déroule le mariage en autant de mini-scènes où les hommes et les femmes s’of­frent au regard des autres avant de dis­paraître à leur tour dans les couliss­es où règne une pro­fu­sion euphorique. S’il est bien évidem­ment beau­coup ques­tions de nour­ri­t­ure (le repas de noces que l’on pré­pare, le restau­rant dont on veut préserv­er la mémoire), la libido des per­son­nages con­stitue la matière la plus riche du film, devenant même son moteur au gré des ten­ta­tives de séduc­tion qui opèrent entre cha­cun, au-delà des oblig­a­tions sociales. Loin du con­ser­vatisme religieux et en fémin­iste éclairé qu’il est (il faut revoir Femmes du Caire pour s’en con­va­in­cre défini­tive­ment), Yous­ry Nas­ral­lah réserve même au sexe féminin le pou­voir de la déci­sion : celui d’ac­cepter les avances dis­crètes d’un amoureux tran­si ou bien de con­va­in­cre un coureur de jupons de se fix­er une bonne fois pour toutes.

Avec le peuple

Mais n’al­lons pas croire que pour con­jur­er le mau­vais sort, le réal­isa­teur d’Après la bataille a cédé aux sirènes d’un opti­misme béat quand d’autres cinéastes égyp­tiens mon­trent une société divisée au bord de l’im­plo­sion (voir le puis­sant Clash de Mohamed Diab). Si l’aspect bucol­ique de la mise en scène est rarement remis en cause (couleurs sat­urées, plans baignés de lumière), Le Ruis­seau, le pré vert et le doux vis­age offre quelques con­tre­points d’une dureté inat­ten­due qui con­trastent sévère­ment avec l’hu­man­isme sere­in et bien­veil­lant de l’ensem­ble : un règle­ment de compte qui se sol­de par un insouten­able lyn­chage, des révéla­tions sur la cor­rup­tion de la classe dirigeante, etc. Si la fron­tière qui dis­tingue les per­son­nages posi­tifs des négat­ifs sem­ble bien tracée depuis le début, ne faisant pas néces­saire­ment de l’ambiguïté une com­posante intrin­sèque du film, la scène finale totale­ment sur­réal­iste a en tous cas le mérite d’in­ter­roger : attaqué par des hordes d’abeilles libérées après qu’il a acculé les respon­s­ables d’un scan­dale financier, le peu­ple cherche à fuir et trou­ve refuge en se jetant dans une riv­ière. C’est bien dans cet étrange com­pro­mis où toutes les inter­pré­ta­tions sont pos­si­bles que réside toute la beauté du film : si cette scène per­met aux désirs tus de chaque per­son­nage de trou­ver une cer­taine forme d’ac­com­plisse­ment, la chute du groupe dans l’eau de la riv­ière fig­ure sous la forme d’une allé­gorie aus­si joyeuse que dés­espérée l’im­passe physique dans laque­lle se trou­ve aujour­d’hui la société égyp­ti­enne. Tout comme, d’une autre manière, on pour­rait y voir la sacral­i­sa­tion du désor­dre, seul capa­ble de ne pas totale­ment trahir les idéaux révo­lu­tion­naires. Yous­ry Nas­ral­lah n’a en tous cas rien per­du de sa mal­ice.